La quête initiatique dans le Songe de Poliphile

25 Jan 2018

 

« Connaître Dieu par le moyen de l’imagination, voilà l’intuition par excellence. L’imagination est le sens des sens, nécessaire à tous les autres; elle tient à la fois de l’âme et du corps; elle réside en dedans de nous: établie dans la tête, comme dans une citadelle que la nature a bâtie pour elle, elle domine de là l’animal. »
                                                                     Synésios de Cyrène, IVe-Ve siècles

 

Le Songe de Poliphile fait référence à un voyage intérieur, livre attribué à un moine dominicain, Francesco Colonna (fin du XVe siècle). L’espace du songe est celui de l’au-delà, reflet inversé, symétrique, de la vie éveillée, évoquant l’image de la mort. Poliphile, perdu dans une forêt obscure, s’endort et est transporté en rêve dans un monde merveilleux. Ce livre est construit comme un labyrinthe où l'âme se cherche, puis se trouve, nous sommes donc en présence d'un rêve (enseignement) initiatique avec de nombreux symboles faisant référence à l'hermétisme (alchimie, astrologie, arts sacrés, magie...).

 

Résumé :
Poliphile rêve de celle qu'il aime, Polia, mais elle se montre totalement indifférente à ses avances. Commence alors un voyage initiatique qui le conduira sur l'île d'amour : Cythère.

 

Le rêve commence, à la manière de la Divine Comédie, dans les affres d'une forêt obscure, où Poliphile, recru de fatigue, s'endort au pied d'un arbre et se retrouve transporté en songe (un rêve dans le rêve) dans un monde merveilleux, jonché de débris antiques. Cependant, de nombreux bâtiments sont encore intacts et Poliphile nous en conte l'architecture par le menu: leurs proportions, leurs ornements, les inscriptions qu'ils portent (souvent en grec, latin et hébreu, parfois même en arabe). Son périple lui fait rencontrer force allégories et êtres fabuleux: des monstres, des faunes, des nymphes, des dieux et déesses. Les nymphes en particulier se montrent très attentionnées et lui présentent « sa » Polia, procèdent à une cérémonie nuptiale, puis emportent les amants sur l'île de Cythère où règne le dieu de l'amour Cupidon. Mais lorsque Poliphile veut serrer sa maîtresse contre lui, elle s'évapore dans ses bras et il comprend que tout cela n'était qu'un rêve.

 

 

Un tel schéma narratif ne suffirait pas à lui seul à remplir le livre: l'essentiel des pages est consacré à des descriptions plus que minutieuses de l'architecture des bâtiments que Poliphile trouve sur sa route, à des gloses sur l'agencement des jardins merveilleux et des buissons sculptés qu'ils contiennent, à la présentation de machines, qui ne laissent pas de le surprendre, et à l'interprétation enfin des nombreuses épigraphies qui se trouvent sur les édifices, sculptures, stèles, etc., qui ornent le chemin du héros.

 

                           HYPNEROTOMACHIA POLIPHILI,VBI HV
                                MANA OMNIA NON NISISOMNIVM
                                     ESSE DOCET .ATQVE OBITER
                                          PLVRIMA SCITV SANE
                                             QVAM DIGNA COM
                                                      MEMORAT.
                                                            * * *
                                                              * *

                                                               *

 

Sa quête onirique, jalonnée d’énigmes et de rencontres avec des personnages allégoriques et symboliques, se déploie dans un cadre antique où les êtres mythologiques (héros, divinités, monstres et créatures diverses) sont des acteurs à part entière, et constituent autant de signes à déchiffrer. En effet, le parcours du protagoniste s’apparente à une véritable initiation et sa quête amoureuse s’identifie à celle d’une unité perdue, dans une optique néoplatonicienne. Souffrant de mélancolie amoureuse, il est désolidarisé d’avec l’universelle harmonie ; sa guérison, au sens néoplatonicien, coïncide avec la reconstitution du sens.

 

S’inscrivant dans la triple tradition scolastique, rhétorique et néoplatonicienne, Colonna confère aux lieux et personnages de son récit le statut de signes mémoriels, éléments remarquables qui doivent non seulement être fixés dans la mémoire du lecteur, mais faire l’objet d’une véritable mise en réseau: les motifs se répondent et créent autant de fils mémoriels destinés à présenter l’évolution initiatique de Polia et de Poliphile. Par ailleurs, ces éléments, pour être mémorables, doivent aussi être aisément mémorisables: il s’agit ainsi d’engager une mise en images mnémotechniques du savoir. L'image du loup au début du songe fait figure de gardien du seuil. Le loup, dans le système scolastique, est l’animal associé à la mémoire, elle-même partie de la Prudence selon la tradition stoïcienne héritée de Cicéron. Colonna, professeur de rhétorique, appartient à l’ordre dominicain, un ordre spécialiste des arts de mémoire. L’Antiquité, dès la Rhétorique à Herennius (attribuée à Cicéron), a valorisé la mémoire et imaginé un moyen simple de retenir les éléments d’un discours: les transformer en images et les placer dans un lieu (palais, temple…), selon un ordre précis. La promenade dans le monde de l'imagination, édifice architectonique et dynamique permettra de relier les divers objets-images et de reconstituer le discours. L'universitaire Magali Jeannin Corbin, à qui nous empruntons les notes précédentes, affirme que :

 

« L’originalité colonnienne se manifeste alors dans la polysémie mémorielle de l’image du loup « gardien du seuil ». Elle accepte en effet deux lectures, dont la première est que ce loup sauvage, la gueule pleine, venu de nulle part, semblerait au premier abord caractériser les phantasma encore non organisées, que l’entendement ne maîtrise pas, ce que traduit la passivité du héros. L’animal est au seuil de la forêt et d’un paysage ruiné qui figurent la matérialisation de la psyché désordonnée de Poliphile. La forêt est un motif classique de la scolastique et figure le sensus communis, l’espace intérieur de la pensée à organiser. »

 

Dans l’Antiquité, qui ignorait l’imprimerie, une mémoire exercée avait une importance vitale. La gymnastique intérieure, le travail invisible de concentration auxquels se soumettaient les Anciens leur donnaient une mémoire puissante et organisée. Sénèque le Rhéteur, professeur de rhétorique, était capable de répéter deux mille mots, dans l’ordre dans lequel on les lui avait donnés. Il pouvait également retenir des centaines de vers et les répéter à l’envers. L'historienne britannique Frances Yates nous rappelle qu'à l'Antiquité cet art de la mémoire a été rédigé par un maître de rhétorique romain dont nous ignorons le nom, vers 86-82 avant Jésus-Christ, c'est un manuel pratique pour ses étudiants intitulé Ad Herennium. 

 

« Ce maître traite des cinq parties de la rhétorique (inventio, dispositio, elocutio, memoria, pronuntiato). Quand il en arrive à la mémoire, comme partie essentielle du bagage de l’orateur, il commence son exposé par ces mots: « Tournons-nous maintenant vers la salle au trésor des inventions, vers le gardien de toutes les parties de la rhétorique, la mémoire. » Ensuite, l’auteur distingue deux sortes de mémoires :

  • la mémoire naturelle, gravée dans notre esprit et née en même temps que la pensée ;

  • la mémoire artificielle, qui est une mémoire renforcée ou consolidée par l’exercice. »

Frances Yates

 

Ce traité joue aussi un rôle d’une importance capitale pour la transmission de l’art de mémoire de l’Antiquité au Moyen Âge. Mais c’est toutefois à la Renaissance que l’ars memorativa connut des développements extraordinaires. Les moines scolastiques ont construit une discipline de la mémoire à partir des sources antiques : la memoria monastique, tout comme la memoria romaine, est une mémoire qui se fonde sur les lieux et la fabrication d’images mentales destinées à faire travailler l’esprit.  L’art monastique a fait, lui aussi, de la « mémoire localisante » son schème fondateur. Cet art de la mémoire était élaborés et transmis, jusqu’à constituer une méthode relativement complexe fondée sur l’analogie, l’allégorie et la traduction d’une séquence temporelle en un ordre spatial. C'est en adoptant cet art que les hermétistes de la Renaissance et les premiers francs-Maçons transmettaient leur Connaissance, l’art de la mémoire est devenu une forme d’ascèse dont le but était la Connaissance de soi et la réintégration de la partie divine de l’âme. 

 

Les « Sceaux » est un traité de mémoire de Giordano Bruno, dominicain, philosophe et hermétiste du XVIème siècle. Il reprend les principes classiques de l’art, dictant le choix des lieux et la manière de former des images, pour aboutir à la description de 30 sceaux et de 30 images géométriques. Le dernier sceaux, le « Sceau des sceaux », résume la religion astrale pythagoricienne en illustrant le double parcours des âmes entre le monde terrestre et le monde supra-céleste, comprenant l’épreuve des éléments et la traversée des 7 sphères planétaires. Ainsi, chaque sceau est conçu pour remplir la fonction de talisman intérieur, avec un domaine d’application particulier. Giordano Bruno illustre donc la métamorphose d’un art de la mémoire pragmatique, instrument au service de la rhétorique, en une méthode de transformation intérieure par l’utilisation d’images archétypales et de magie talismanique, dans la droite ligne de la philosophie néoplatonicienne.

 

Dans la Franc-maçonnerie britannique, nous entrevoyons une forme de conservation de l'antique art de la mémoire dont les premiers francs-maçons historiques se devaient de connaître par cœur toutes les répliques de leur rôle. L’usage voulant que tous les membres d’une Loge accomplissent, au cours de leur carrière maçonnique, chacune des différentes fonctions d’officiant, il est clair que les francs-maçons ont tous, en principe, intériorisé toutes les paroles rituelles. Cette pratique évoque les débuts de la Franc-maçonnerie spéculative, époque où les rituels ne devaient pas être écrits et ne se maintenaient que sur le support vivant constitué par la mémoire des Frères. En fait, il y eut croisement entre les traditions celtiques orales dont la mémoire jouait un immense rôle, l'art de la mémoire des scolastiques, des néoplatoniciens et des Maîtres bâtisseurs du Moyen-Age.

 

Grâce à cet art de la mémoire, le récit du Songe de Poliphile, véritable labyrinthe symbolique, s'éclaircit comme une gigantesque quête chevalesresque alliant des méthodes mnémoténiques du Moyen-Age, du néoplatonisme et de l'hermétisme. Au cours de son périple Poliphile se tient devant le paysage ruiné de sa propre intériorité, il se trouve saisi, conjointement, d’admiration et d’ébahissement devant un prodige architectural: une porte monumentale conduisant à une immense pyramide sur laquelle est gravée la phrase : « ΛΙΧΑΣ Ο ΛΙΒΥΚΟΣ ΛΙΘΟΔΟΜΟΣ ΩΡΘΟΣΕΝ ΜΕ », littéralement « Lichas de Libye architecte m’a érigée ». L’architecte en question n’a pu être identifié, et pour cause, puisqu’il s’agit quasiment d’une transcription phonétique du loup, en grec Lykos. Poliphile se trouve ainsi sommé de relier l’expérience du paysage ruiné à celle du seuil de la forêt. L’organisation de l’espace par la géométrie architecturale rend compte d’une progression, ou du moins d’un début d’organisation du sensus communis. L’hubris qui caractérise le projet de l’architecte, les ruines qui entourent le songeur Poliphile, mettent cependant en évidence le caractère inaccompli de l’organisation de sa psyché. Seule la mémoire organisée, apte à repérer les divers fils mémoriels pour les relier, les tisser, peut guider le héros sur la voie du perfectionnement. De fait, cette première pyramide est une nouvelle matérialisation de la mémoire platonicienne. Magali Jeannin Corbin  explique par la suite que:

 

« La pyramide et son pendant, l’obélisque, témoignent toujours chez Colonna d’une confrontation de l’humain avec le divin. Ainsi, dans le jardin d’Eleuthérilide, la reine du Libre Arbitre, Poliphile contemple un autre obélisque, posé sur un cercle, lui-même soutenu par un carré. Cette association est explicitement analysée comme une figuration de l’impossibilité, pour l’entendement, d’atteindre la vraie connaissance: le carré et le cercle figurent l’entendement humain qui se perfectionne par la connaissance ; mais le triangle marque l’impossibilité d’obtenir, par la grâce de ce même entendement, la claire vision des vérités divines: arrivé à ce stade supérieur, il décroît, à l’image de la pointe de la pyramide. »

 

Cette dimension initiatique de la mémoire se trouve redoublée par une nouvelle occurrence du loup, sous la forme d’une autre figuration phonétique, dans le jardin de la reine Eleuthérilide. Une des plus étonnantes réalisations en est un labyrinthe nautique, dont le centre est occupé par une tour, dans laquelle se tient un horrible dragon. Celui-ci dévore quiconque entre dans le labyrinthe, puisque le courant conduit inexorablement vers le centre, sans espoir de retour. Ce sont la vie humaine et la mort du corps, qui sont ainsi figurées. L’entrée de la tour porte en effet l’inscription : « ΘΕΩΝ ΛΥΚΟΣ ΔΥΣΑΛΓΗΤΟΣ », littéralement « le loup des dieux, qui est sans pitié ». L’expression désigne à la fois la terre, qui dévore et consume le corps, et le dieu Saturne, divinité du temps qui s'écoule et dévore toute sa progéniture. Le loup se métamorphose ainsi en dieu dévoreur.

 

 

Toute la quête de Poliphile s'appuie sur celle du combat pour l'amour, dont le labyrinthe intérieur est jalonné d'images mnémotechniques et de remémoration de la patrie originelle afin de sortir du Jardin psychique. C’est dans cette perspective que ce combat d’Amour en songe renvoie au récit chevaleresque de la quête du Graal, ou de la Rose mystique, imagée par la Dame. Cette Dame est donc un archétype jungien à laquelle nous reconnaissons le Soi, figure emblématique de notre totalité intérieure. La chevalerie initiatique est donc une catharsis, une élévation des moeurs afin de toucher au plus haut la Dame céleste. L'inaccessibilité de la dame mariée dans les chants des troubadours correspond, à notre sens, à l'oublie que nous portons à notre véritable essence. Pour célébrer l’amour, les troubadours et les trouvères du Moyen-âge avaient recours au chant dont la dame revêtait les atouts d'une sacralité de type initiatique. En effet, la dame aimée est toujours mariée, mais elle ne l’est pas à celui qui en est amoureux. La relation courtoise apparaît comme adultère au premier regard, il est conté que l’homme amoureux n’agit et ne vit que pour plaire à la dame de ses pensées. La fin’amor serait un rapport sublimé entre deux êtres, un amour sublimé, dont le désir de l'union ne sera jamais assouvit. Une nostalgie de l'amour divin véritable où l'âme humaine est exilée de sa patrie originelle, elle pérégrine sans cesse en quête de perfection et de sa Bien-Aimée. 

 

Les différentes épreuves qualifiantes effectuées pour arriver jusqu’à Polia par Poliphile aboutissent au discours de la déesse Vénus, image de la dame des récits chevaleresque fin’amor. Ce qui place l’amour sous le signe de la sacralité. Vénus légitime la relation des deux amants et scelle le rituel nuptial et purificateur. Le rapport entre la fin’amor et la quête de Poliphile devient évident lorsque ce dernier veut serrer sa maîtresse contre lui, elle s'évapore dans ses bras et il comprend que tout cela n'était qu'un songe. Cet amour impossible est par conséquent intériorisé, Polia n'existe que dans les tréfonds de notre vie intérieure où elle ne cesse de nous appeler à travers un langage onirique. Telle la transformation de l'Ane d'or d'Apulée et l'enseignement du Banquet de Platon, cette quête onirique prend tout son sens dans le Mystère de l'Amour divin. Certains alchimistes, tel Pierre Borel au XVIème siècle, considérait l'Hypnerotomachia comme « Chimique sous allégorie ». Cette oeuvre nourrit l'esprit puisqu'elle est chargée de sens, ou plutôt de hiéroglyphe onirique à décoder dans lequel le secret de notre existence sera dévoiler au pèlerin de l'espace intérieur.

 

Sources :

 

Titre : Le Songe de Poliphile

Auteur : Francesco Colonna

Editions : Pocket

 

Titre : L'art de la mémoire

Auteur : Frances A. Yates

Editions : Gallimard

 

Article : Magali Jeannin Corbin, « L’image du loup dans l’Hypnerotomachia Poliphili de Francesco Colonna (1499) », Italies [En ligne], 12 | 2008, mis en ligne le 01 décembre 2010, consulté le 29 avril 2018. URL :

http://journals.openedition.org/italies/1266 ; DOI : 10.4000/italies.1266