Le jade comme pierre vivante, des Mayas aux Maoris

8 Nov 2017

 

Le coeur en nahuatl (langue aztèque) se dit yollotl, vocable dont l'étymologie prend naissance dans le concept du glyphe Ollin, qui signifie mouvement. Yollotl, dans sa signification abstraite se traduit par "ce qui confère le mouvement". En outre, le coeur renferme le "liquide précieux" pour les méso-américains et s'assimile à l'Eau qui confère la vie, à l'essence de vie. L'esquisse du glyphe de l'eau de vie le fait jaillir d'un point central entouré de quatre secteurs dans l'image, ces derniers font références aux quatre points cardinaux, qui, dans la pensée méso-américaine se confond avec le monde crée. Chalchihuitl, "pierre précieuse", est le nom donné au jade et sa glyphe dévoile à son tour une appartenance à l'Eau qui confère la vie.

 

Quetzalcoatl lui-même est né du chalchihuitl, du jade, qui fut avalé par un dieu afin que le dieu vénusien, Quetzalcoatl, puisse se métamorphoser en papillon. Cette mythologie du jade explique que par l'axialité de la "pierre précieuse", et de sa correspondance avec le coeur et le Centre du monde crée, l'homme qui a surgit en ce monde de la matière terrestre, le monde des hommes, telle l'eau de vie du monde souterrain, se transformera en être céleste après sa mort, comme l'image du papillon nous le dévoile. Nous avons là l'image des trois mondes des peuples méso-américains dont la symbolique du jade condense une multitude de sens, de la naissance à la mort, puis à la transformation. Le papillon est un symbole qui personnifie l'âme des guerriers chez les aztèques, et selon le mouvement du soleil, cette âme va s'élever lors de la monté de l'astre diurne au plus haut du ciel, lors du solstice d'été. En fait, l'image de l'astre diurne est implicite dans celle du jade car la quadripartition du glyphe chalchihuitl indique que les quatre points cardinaux, en rapport avec les deux solstices et les deux équinoxes, assimile la naissance de l'astre diurne en hiver à la naissance d'une âme humaine sur terre, et la mort de l'astre en automne, à celui de l'âme humaine en ce monde. Pour les peuples méso-américains le jade est une pierre vivante, on pourrait dire qu'elle est l'Ame de la Terre au même titre qu'elle est l'âme de chaque être vivant. Pierre de vie, le jade est associé à l'eau de pluie et au maïs, les piliers de la civilisation méso-américaine. Le jade a la couleur de l'eau de vie, de la forêt luxuriante et des épis avant qu'ils se parent de la couleur dorée de l'astre solaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En Chine, on croyait qu'il existait une interaction entre une parure en jade et la personne qui la portait. Cela était basé sur la théorie suivante: lorsqu'une personne porte un bijou en jade, l'esprit qui émane de ce dernier se fond avec le Qi de la personne, symbiose qui apparaît dans le lustre accru et la texture plus fine du jade porté par une personne en santé. Le teint de cette dernière s'éclaircit alors et sa constitution physique se renforce. Si cette personne est en mauvaise santé, le jade contenu dans son bijou accélérera son rétablissement. Les anciens chinois portaient également des bijoux en jade en signe de culture morale, ce qui se manifeste dans l'énoncé suivant: "Un homme de vertu n'enlève pas son bijou en jade sans raison valable".

 

On dit que Confucius comparait la douceur agréable de la pierre de jade à la bienveillance, sa dureté à la droiture, la diversité de ses couleurs à l'esprit d'initiative et sa translucidité à la fidélité. Dans les métaphores chinoises, la pierre de jade est souvent associée aux vertus féminines de pureté et de chasteté, et la femme idéale est celle qui est "pure comme le jade et translucide comme la glace". Les alchimistes Taoïstes prétendent que la sécrétion du jade (Yu Ye) entrait dans la confection de breuvages d’immortalité. Suivant un procédé secret, ils pouvaient rendre ce jade liquide. Ce dernier servait à des potions et filtres d’amour réputés dont les empereurs, à cause de leurs nombreuses concubines, faisaient grand cas. Dans la Chine antique, le jade était considéré comme l'intégration des essences vivantes du Ciel et de la Terre; c'était donc la pierre dont le Qi universel transparait et offre vie à tout ce qu'elle touche. Un des mythes chinois raconte que lorsque le premier humain mourut, son souffle devint vent et nuages, sa chair retourna à la terre, et ses ossements se transformèrent en perles de jade… C'est la raison pour laquelle la déité associée au jade n'est autre que Kwan Yin, et Bouddha.

 

 

 

Cette pierre de jade, dénommée Hine Kaitaka chez les Maoris, incarne la force vitale, le mauri, qui anime et relie toute chose. C'est que tout est interconnecté - les personnes, les objets animés ou inanimés et l'environnement. Cette pierre est une apparition de la mana elle-même. Rangi, le Ciel père, Paya, la Terre mère, ne se sont séparés que pour laisser entrer la lumière et les êtres vivants, mais ne furent jamais détachés. Tout au long de leur histoire, les Maoris ont travaillé cette pierre pour la transformer en une multitude d'outils et de bijoux ayant chacun leur propre sens, le plus connu étant le Hei-tiki. Solides et durables, ces bijoux étaient portés par les chefs et symbolisaient leur statut, ils étaient offerts comme symboles de paix et transmis de génération en génération. Le prestige (mana) de chaque pièce s'accroît avec chaque nouveau porteur, le plus précieux étant celui dont l'histoire a traversé les siècles. La tête des tiki, souvent imposante, symbolise le mana qu’elle abrite. Les yeux immenses caractérisent selon les Maoris le savoir et le pouvoir surnaturel. Quant à la bouche, souvent très expressive, elle marque le défi, la provocation de l’adversaire. Un lien évident est à faire entre cette pratique ancestrale du Tiki et certaines attitudes présentes dans le Haka.

 

 

 

Traditionnellement, les Maoris n’acquièrent jamais de jade pour eux-mêmes, il leur est offert. C’est pourquoi il est courant d’entendre que c’est le « pounamu » qui choisit son possesseur et non l’inverse. Le pounamu est le mot employé par les Maoris de Nouvelle-Zélande pour parler de la pierre sacrée, le jade. Dans le monde maori les objets parlent de leurs origines et possèdent une âme: l’os de baleine parle de la baleine, le bois de l’arbre, le pounamu de sa rivière et de ses montagnes. 

 

Le jade énonce à nouveau chez les Maoris que l'Ame de la Terre s'est matérialisée, cette pierre par ses multiples couleurs et textures renvoie aux différentes qualités de mana qu'elle possède. Par un jeu d'échange du mana, du Qi et de l'Eau de vie, le jade et l'homme se rencontre dans leurs âmes réciproques et plongent ensemble au coeur de l'Ame de la Terre.

 

 

Sources :

 

Titre : La pierre sacrée des Maori

Auteur : Dougal Austin

Editions : Actes Sud

 

Titre : La Pierre du ciel : L'histoire du Jade

Auteur : Adrian Levy et Cathy Scott-Clark

Editions : Jean-Claude Lattès

 

Article : de Durand-Forest Jacqueline. Thouvenot, Marc, Chalchihuitl. Le Jade chez les Aztèques.. In: Journal de la Société des Américanistes. Tome 71, 1985. pp. 234-236.

www.persee.fr/doc/jsa_0037-9174_1985_num_71_1_2264_t1_0234_0000_2