Théodore Flournoy et Hélène Smith, une rencontre avec un autre monde

9 Mar 2018

 

 

Il faut d’abord souligner une coïncidence. La Traumdeutung, interprétation des rêves de Freud, est publiée le 4 novembre 1899, avec la date de 1900 sur l’ouvrage. L’ouvrage qui rend célèbre Théodore Flournoy, Des Indes à la Planète Mars, est publié en décembre 1899, avec la date également de 1900. 

 

Dans cet ouvrage contemporain, le médecin psychologue Théodore Flournoy trace, au sujet des potentialités médiumniques d’Hélène Smith de son vrai nom Catherine-Elise Müller - la jeune femme avec laquelle il travaille -, de constants liens avec le travail du rêve. Son souhait est de comprendre les phénomènes médiumniques en s’appuyant sur la puissance du rêve. Ce livre est le compte rendu de Théodore Flournoy d'une série de séances de spiritisme qui ont eu lieu entre 1894 et 1897 avec ce médium. Il étudie, dans cette période où fleurit la parapsychologie, les phénomènes "psychiques", c’est-à-dire occultes ou métapsychiques, dans la ligne de Myers, Janet et du philosophe Bergson. Théodore Flournoy s’efforce avant tout de démontrer que le "paranormal", objet de la croyance spirite, n'existe pas dans ce qu'il a observé. Il explique tous les phénomènes étranges par la personnalité subliminale d'Hélène Smith, subliminal c’est-à-dire en dessous du seuil de la conscience, terme emprunté à Myers dont il se réclame. Pour lui, l'état de transe du médium endormie, à moitié ou complètement, est semblable à celui d'un rêveur. Il compare cette expérience médiumnique à celle du rêve dont il fait également l’éloge. Pour Flournoy, le médium est l’intermédiaire, non entre les esprits et nous comme le croient les spirites, mais entre le subliminal et nous. 

 

La séance dure d'une heure à une heure et demie si Hélène reste éveillée, le double si elle est totalement endormie. Elle décrit ce qu'elle voit, elle s'adresse plus particulièrement à l'une des personnes présentes, elle change de visage. Selon l'esprit qu'elle incarne, elle change de voix. Elle écrit aussi, soit l’écriture est automatique, soit une dictée typtologique est donnée par la table ou par l'un de ses doigts. Au cours des cinq années de travail avec Flournoy, Hélène Smith a élaboré, pendant ses transes, trois romans plus ou moins simultanés, parfois imbriqués les uns dans les autres. Flournoy les appelle "le cycle royal", "le cycle martien" et "le cycle hindou". Elle a aussi inventé plusieurs langues : le martien, l'ultra-martien et le pseudo-sanskrit. Hélène Smith dit avoir eu deux vies antérieurs :


"Il y a cinq cents ans, elle était la fille d’un cheik arabe et devint, sous le nom de Simandini, l’épouse préférée d’un prince hindou, nommé Sivrouka Nayaka, lequel aurait régné sur le Kanara et construit en 1401 la forteresse de Tchandraguiri. Au siècle dernier, elle réapparut sous les traits de l’illustre et infortunée Marie-Antoinette. Réincarnée actuellement, pour ses péchés et son perfectionnement, dans l’humble condition d’Hélène Smith, elle retrouve en certains états somnambuliques le souvenir de ses glorieux avatars de jadis, et redevient momentanément princesse hindoue ou reine de France."

 

Mais elle aurait aussi été en contact avec la planète Mars. Une partie du livre Des Indes à la Planète Mars explore donc cet épisode appelé par Flournoy le cycle martien :


"Dans lequel Mlle Smith, grâce aux facultés médianimiques qui sont l’apanage et la consolation de sa vie présente, a pu entrer en relation avec les gens et les choses de la planète Mars et nous en dévoiler les mystères. C’est surtout dans ce somnambulisme astronomique que se sont produits les phénomènes de glossolalie, de fabrication et d’emploi d’une langue inédite..."

 

 

La façon dont Hélène recueille au crayon les phrases martiennes dont elle entend quelque chose ou quelqu'un parler distinctement, nous amène à poser une question : est-ce un produit de son imaginaire ou est-ce vraiment un contact psychique avec d'autres entités ? Ou bien encore un mélange des deux ? La réponse est ardue. Pour répondre avec honnêteté à une telle question, il faut au préalable concevoir l'homme d'une autre manière qu'un pur animal pensant. Ce travail mérite tout un livre, c'est la raison pour laquelle je ne peux l'aborder ici. Néanmoins, Flournoy met un parallèle entre cette prise de contact l'état de rêve (forme de somnambulisme) et les messages reçus. 

 

Elle écrit, par exemple, hézi darri né ciké taisse, ce qui, après une correction graphique dévoile cette phrase : êzi darié sikè tès. Flournoy se met donc à déchiffrer ces messages, un exemple de traduction :

 

cé êvé plêva ti di bénèz éssat riz tès midée
Je suis chagrin de te retrouver vivant sur cette laide

durée cè ténassé riz iche éspênié vétéche ié ché atèv hêné
terre ; je voudrais sur notre Espénié voir tout ton être s’élever

ni pové ten ti si éni zée métiché oné gudé ni zée darié grêvé
et rester près de moi ; ici les hommes sont bons et les coeurs larges.

 

 

 

Hélène ne fait pas qu'entendre, elle voit également des scènes et les décrit. Parfois les états sont des états de rêves hypnotiques, donc endormis, et d'autres fois en état de rêve éveillé, de type visionnaire. Dans les deux cas, elle entend et voit des choses. Dans l'extrait qui est donné, est-ce une âme défunte qu'elle connaît et réside sur "Mars" ? Pourquoi cette planète et pas une autre ? Pourquoi sur une autre planète et pas un autre plan ? Que de questions à résoudre. Il existe une immense littérature depuis l'antiquité dont le sujet est de rendre manifeste l'existence d'autres créatures sur les planètes de notre système solaire, des mésopotamiens à Swedenborg, d'Héléna Pétrovna Blavatsky à Camille Flammarion en passant par les plus grands scientifiques européens. Ce sujet est plus connu sous le terme de la pluralité des mondes. Les textes mythologiques tels les Purana, textes sacrés hindous, regorgent de dieux, de démons et d'autres créatures qui résident sur d'autres planètes, néanmoins il ne faut pas oublier que pour les peuples traditionnels le langage symbolique fait coexister plusieurs plans simultanément. C'est ainsi que les résidants de la planète Mars sont associés avec des dieux ou des démons, un état d'esprit, une flore, un chakra et une couleur, le tout localisé également à l'intérieur du psychisme humain dont un ancrage organique se fait sentir. Nous sommes tant sur un plan psychique, un état de conscience que sur une réalité physique pour ces peuples, Mars est réellement habité mais pas sur notre plan. Les habitants se rendent visibles lorsque l'être humain change d'état de conscience. 

 

Cette réalité mythologique devint unidimensionnel au cours des 500 dernière années, s'il y a effectivement des êtres vivants sur d'autre planètes ils n'existent que sur notre plan. Cet aplanissement du réel provoque une crise et un schisme en religieux, la théologie chrétienne, et la science. L'hypothèse de la pluralité des mondes habités provoqua d'immense débats au cours du XIXème siècle, au point qu'il était mal aisé de préciser la prise de position, si le discours relevait du religieux ou de la science. Il s'ajouta à cette pensée des notions spirites avec la possibilité des réincarnations et de la métempsycose, les âmes migrent vers ces mondes du système solaire, les médiums ont la faculté d'entrer en contact avec les défunts et donc les vivants peuvent communiquer avec les morts. L'aplanissement des divers plans en une unidimensionnalité et la possibilité de l'existence en d'autres êtres sur différentes planètes s'écroula plus tard avec les découvertes scientifiques, aujourd'hui les spirites et les occultistes parlent de différents plans, voire de mondes parallèles. Ils cherchent à accorder l'expérience spirite et occulte à des faits scientifiques. Une autre piste a été ouverte au cours des vingt dernières années d'autres créatures, mais également les défunts, pourraient exister sur d'autres mondes vibratoires, la mise en relation ne serait plus un médium mais un médium : les plantes psychotropes. Les modifications apportées par ces plantes altèrent l'état de conscience et ouvrent un espace psychique dont la nature est similaire à l'état onirique, par lequel nous entrons en contact avec ces "extra-terrestres", des êtres venant d'autres plans, et parfois l'âme des défunts. Les rêves sont-ils des portes qui permettent d'accéder à d'autres mondes ? Voici pour finir ce qu'Hélène à pu dire avant d'aller se coucher un soir :

 

"Encore en me mettant au lit, à 10 heures 5 minutes. Nouvelle vision du personnage vu avant-hier [Ramié] ; je crois qu’il va parler, mais aucun son ne sort de sa bouche. Je prends vite crayon et papier, je me sens le bras droit saisi par lui et je me mets à tracer l’écriture étrange (...). Il est très affectueux ; dans son maintien, dans son regard, tout respire tant de bonté et en même temps d’étrangeté. Il me quitte en me laissant sous un vrai charme, beaucoup trop court."

 

Théodore Flournoy se pose des questions également :


"Je laissai passer quelques mois, puis essayai d’une discussion avec Hélène éveillée. À deux reprises, en octobre 1898, je lui exprimai mon complet scepticisme à l’endroit du martien. La première fois, le 6 octobre, dans une visite que je lui fis en dehors de toute séance, je m’en tins à des objections générales auxquelles elle répliqua en substance ce qui suit. D’abord, que cette langue inconnue, en raison de son intime union avec les visions, et malgré ses ressemblances possibles avec le français, devait nécessairement être martienne si les visions l’étaient. Ensuite, que rien ne s’opposait sérieusement à cette origine véridique des visions, et par conséquent de la langue elle-même, puisqu’il y avait deux moyens pour un d’expliquer cette connaissance d’un monde éloigné, à savoir la communication proprement spirite (c’est-à-dire d’esprits à esprits, sans intermédiaire matériel) dont la réalité ne saurait être mise en doute, et la lucidité, cette faculté ou ce sixième sens indéniable des médiums, qui leur permet de voir et d’entendre à une distance quelconque. Enfin, qu’elle ne tenait pas mordicus à l’origine proprement martienne de ce rêve étrange, pourvu qu’on lui concédât qu’il venait d’autre part que d’elle-même, étant inadmissible que ce fût l’oeuvre de sa subconscience, puisqu’elle n’avait durant sa vie ordinaire absolument aucune perception, aucun sentiment, pas l’ombre d’un indice, de ce prétendu travail intérieur d’élaboration auquel je m’obstinais à l’attribuer, au mépris de toute évidence et de tout bon sens."

 

 

Source :

 

Titre : Etude sur un cas de somnambulisme : Des Indes à la planète Mars le cas Hélène Smith

Auteur : Théodore Flournoy

Editions : L'Harmattan

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