Des dieux aux saints guérisseurs, un héritage de l'ancien monde. Aux sources des puissances génésiques.

3 Jun 2018

 

 

 

 

Aelius Aristide (IIème siècle ap. J.-C) est un orateur de l'Asie mineure qui allait de ville en ville, composait d'éloquents discours à la gloire d'une cité ou d'un Dieu et donnait aussi de très sérieuses conférences sur des thèmes moraux rebattus. Ce sophiste raconte dans son livre « Discours sacrés » sa maladie, ses rêves et ses relations singulières avec le dieu de la médecine Asclépios. Ses souffrances ont attiré la compassion du dieu guérisseur Asclépios qui lui ordonne en rêve des prescriptions très originales pour se soigner : monter à cheval, faire des marches forcées nu-pieds, prendre des bains froids alors que le mal est à son comble, que grelottant de fièvre, il doit rester alité. Ces prescriptions nous offrent un témoignage de première main sur la médecine esculapienne et son rapport magique à la nature. Nous découvrons au cours de la lecture ce que fut le sacré pour les peuples de l'antiquité, de quelle manière les dieux pouvaient se révéler aux mortels ainsi qu'une vie chargée de mysticisme dans laquelle les dieux sont bel et bien vivants. 

 

Aristide s'y exprime comme appartenant au dieu. Un mot est souvent employé pour désigner l'intervention d'Asclépios, un mot emprunt d'appartenance, un mot qui renvoie à une vie de dévotion.  « Mettre son sceau » , telle est l'oeuvre d'Asclépios, Aristide lui appartient. Les discours sacrés sont le don d'Asclépios. Pour Aristide, comme pour les stoïciens, les différents dieux ne sont que les personnifications des attributs multiples de Zeus. Si Asclépios est le dieu par excellence dans les discours sacrés, s'il est selon une terminologie platonisante « l'âme du monde », il apparaît souvent sous l'épiclèse Zeus- Asclépios, qui est précisément celle de l'Asclépieion de Pergame. Asclépios s'offre à la vue de notre auteur à travers des rêves, il lui parle et lui indique le moyen de se soigner. C'est une épiphanie qui ne sera pas l'apanage exclusive du monde païen puisque toutes les religions expriment, d'une manière ou d'une autre, une relation privilégiée entre un homme dévoué et à un dieu, à un ange, à un démon ou encore à un esprit de la Nature. Or, cette présence évidente du dieu est perçue par les seuls initiés. Avant de s'aventurer dans le domaine mystique, faisons connaissance avec notre auteur Aelius Aristide.

 

Il tomba malade lors d'un voyage à Rome en 143 et son état de santé le contraignit à rentrer en Asie mineure, à séjourner un an à Smyrne où il fit appel aux médecins, « ces malheureux jardiniers », écrit-il avec mépris qui ne savent même pas arroser leur plate-bande. Alors lui apparut Asclépios, le plus grand de tous les médecins, son dernier recours. A partir de ce jour il devient un dévot du dieu, lui obéit aveuglément, bravant les épreuves d'une initiation qui mortifie le corps avant de le réconforter. Il est l'élu du dieu. Comme il est naturel dans le culte d'Asclépios, le dieu se manifeste à son fidèle par l'intermédiaire d'un rêve le plus souvent suscité lors d'un rituel d'incubation. Après une purification et un sacrifice, le malade se couche dans l'adyton et attend que le dieu lui accorde ses prescriptions ou un présage. Persuadé que le rêve guide le traitement du corps, mais en outre console et modifie l'âme, Aristide lui prête une valeur heuristique. Au réveil il raconte son rêve, en déchiffre les allégories, le compare avec celui d'un ami ou d'un prêtre. Apte à jouer avec les signifiants de son rêve (images et mots), à faire glisser les sens, Aristide est son propre onirologue et met en pratique la règle fondamentale de l'onirocritique : rapprocher le semblable avec le semblable en vertu de la loi de l'analogie qui préside aux correspondances de l'univers.

 

Dans l'incubation thérapeutique, les malades se rendaient dans un temple dédié au dieu de la médecine et s'étendaient sur une peau d'animal, dans l'adyton, pour y dormir, après avoir reçu les instructions des prêtres leur recommandant d'être particulièrement attentifs à l'aspect qu'aurait le visage du dieu si celui-ci leur apparaissait en rêve. Le dieu pouvait apparaitre barbu, ou jeune garçon, accompagné ou non d'une de ses filles Hygieía, Panákeia ou Iaso, mais aussi sous la forme d'un chien ou sous forme d'un serpent.

 

 

Le monde souterrain possède les secrets des puissances vitales qui se diffusent à travers les pierres, les herbes et divers animaux nocturnes qui accompagnent les dieux chthoniens. Aussi, les dieux chthoniens sont-ils les dieux médecins par excellence et de l’incubation, avec ses songes et visions nocturnes. Asclépios et son serpent font partie de ce monde chthonien, d'où la nécessité d'une rencontre dans une grotte, dans un adyton, une chambre secrète ou encore un escalier souterrain qui mène vers une pièce secrète dans les temples. La nuit venue, après une préparation psychologique, les malades se couchaient dans ce lieu sacré, éclairé par la seule lueur des lampes. Dans les rêves, l’âme entrait en contact avec ces puissances divines seulement accessible par un état onirique, ce qui procurait une sensation mystique que les chrétiens nommeront plus tard état de Grâce. Cette Grâce est un toucher divin, un souffle qui effleure l'âme des hommes prête à l'accueillir. Le culte des dieux guérisseurs c'est transmis dans le Christianisme par un culte des saints guérisseurs, dont la Grâce mystique acquise auprès d'un saint devint une virtus, une force. C'est dans des reliques sacrées contenant des restes d'un saint, ou bien encore auprès de la tombe d'un saint, que cette puissance bénéfique, guérisseuse, génératrice de miracles s'activent pour les chrétiens en quête de rémissions et de guérisons. Cette puissance s'apparente, en bien des points, à la notion de la Mana et de la Baraka, puissance efficiente chargée de force agissante en certain lieu et en certain moment. La notion de miracle est intimement liée à ces reliques. 

 

Le culte des reliques, alors fondé sur le concept de force (virtus), que l'on imagine demeurée vivante et active dans les restes corporels des saints se diffuse auprès des pèlerins, telle une lumière qui éclaire dans l'obscurité. Cette virtus est celle-là même que le Christ et les apôtres avaient opéré des miracles, elle révèle aux hommes le pouvoir de Dieu. À partir du IVème siècle, les Pères de l'Église évoquent les miracles qui se produisent sur les tombeaux des saints. Selon les premiers témoignages au IVème siècle, les restes des corps saints manifestaient leur présence en faisant fuir les démons du corps des possédés et des malades : on constatait des guérisons miraculeuses sur leurs tombeaux. À l'intérieur et autour des sanctuaires, on organisa l'accueil des pèlerins, qui y restaient souvent durant des mois voire des années en attente d'un miracle. Pour l'obtenir, ou pour le remercier, les fidèles offraient au saint des cadeaux, appelés ex-voto : c'étaient parfois des objets qui correspondaient par leur forme à la partie guérie du corps (œil, jambe, tête), mais ils pouvaient être aussi des dons en nature (animaux, oiseaux), des objets précieux, des terres, des privilèges accordés à l'établissement religieux. On retrouve ces ex-voto durant toute l'antiquité, que ce soit pour le dieu Asclépios, ou d'autres dieux en différentes régions du monde, ces ex-voto sont une survivance d'anciens rituels païens. 

 

 

 

 

 

 

 

Afin de ne pas déborder, nous allons lire quelques expériences rapportées par des chroniqueurs chrétiens du Moyen-Age et des témoignages musulmans modernes, dont l'ensemble fera rapprocher l'expérience onirique, la médecine, les dieux chthoniens et la mystique.

 

Un miracle de saint Ursmer : une matrona qui prie une nuit dans l'église de l'abbaye de Lobbes (Belgique actuel), vers le milieu du XIème siècle, s'endort et voit en rêve saint Ursmer qui s'apprête à sortir de l'église. Interrogé, il déclare qu'il va aider ses fidèles qui ont besoin de lui. Des pèlerinages sont organisés, comme à l'antiquité, où les dieux et les saints viennent en aide à ceux qui le demande. Saint Maurice était chef de la légion thébaine, composée de chrétiens. Lui et ses 1 000 hommes furent égorgés au IIIème siècle pour avoir refusé de rendre hommage aux dieux de Rome. A Cerbère, dans les Pyrénées-Orientales, il a une chapelle et une église, il guérit les rhumatismes et la goutte ; en Corrèze, à saint-Robert, il suffit de plonger la chemise du malade dans l'eau de la source pour qu'il soit soulagé. Jehan Phélipot écrivit une légende de saint Roch (1494), le saint traversa de nombreux pays et devint un homme dont les guérisons sont connues. Voici des extraits de sa légende dont le contenu dévoile sa virtus :

 

« Une nuit, l'ange du Seigneur le visita et lui dit :

« Roch, très dévôt à Notre Seigneur Jésus-Christ, éveille-toi et lève-toi, connais maintenant que tu es saisi de pestilence. »
Il fut alors chassé par ceux dont il avait guéri le corps mais qui n'étaient pas guéris en vérité.
Il se réfugia dans la forêt.
Pour apaiser sa fièvre et soigner sa pestilence, l'Ange du Seigneur fit jaillir une source.
Pour apaiser sa faim terrestre, le chien du seigneur voisin nommé Gothard volait chaque jour un pain à son maître.
Grande réflexion dut faire Monseigneur Roch sur la guérison véritable qui n'est pas celle du corps, mais de l'âme, 
et sur le fait qu'à vouloir guérir les autres, on attrape leur maladie ! »

 

« L'Ange visita de nouveau Roch et lui dit :
« Retourne en ton pays car tu seras délivré et guéri de la pestilence dont tu es oppressé. »