La Lumière primordiale et la dialectique du Soi et du moi



Le grand mathématicien Alexandre Grothendieck a écrit un livre de méditation spirituelle, non encore publié et disponible gratuitement sur internet, dans lequel il analyse ses propres rêves. Il arrive à des conclusions abyssales. Lorsque nous mettons en parallèle la notion du Soi jungien et les réflexions d’Alexandre Grothendieck sur la nature des rêves, nous découvrons qu’au fond de notre être se tient un « Veilleur » qui ne dort jamais, et dont la Connaissance est universelle.


« Ce Rêveur-Veilleur universel, commun à tous les hommes, a une science qui excède infiniment non seulement celle de chacun de nous en particulier, mais tout autant celle de tous les hommes mis ensemble, de tous ceux qui ont jamais vécu sur terre comme aussi de ceux qui y vivront jamais. » Alexandre Grothendieck


Alexandre Grothendieck affirme ensuite, par une certitude que seule l’expérience personnelle peut à même en comprendre toutes les implications, ceci :


« C’était donc comme un « moi-même » qui aurait été débarrassé des conditions et de l’inertie faisant écran entre les choses et moi, un Quelqu’un, en somme, qui percevrait par mes sens, sensoriels et extrasensoriels, avec la fraîcheur de perception que j’avais à ma naissance, et qui les intégrerait dans une compréhension, dans une vision, avec la pénétration et la maturité d’un Etre qui aurait assimilé l’expérience de millions d’années. »


Lorsque nous adoptons ces nouvelles notions, il devient clair que l’enseignement donné par les Anciens affirmant qu’il y a un dieu qui se révèle en chacun, nommé par le soufi andalou Ibn Arabi le « Seigneur personnel », est celui qui nous inspire et nous éveil à nous-mêmes. Ce dieu personnel renvoie à cet Ange personnel que l'islamologue Henri Corbin a su mettre en avant. Ainsi, il y a un Dieu universel, qui est la pure manifestation de la Matrice, qui va se diffracter en plusieurs radiations numineuses, dont chaque radiation correspond à ce Seigneur personnel, auquel le psychanalyste Carl Gustave Jung reconnait le Soi.


Une relation bi-unitaire liant un Soi et un moi en chaque homme correspond à ce que Carl Gustave Jung a découvert en dénommant la Conscience universelle le Soi, et la conscience individuelle le moi. Voici ce qu’il relate dans son livre autobiographique Ma vie, où il expose un rêve qu’il a eut :


« Dans ce rêve d'autrefois, je me trouvais en excursion sur une petite route ; je traversais un site vallonné, le soleil brillait et j'avais sous les yeux, tout autour de moi, un vaste panorama. Puis j'arrivai près d'une petite chapelle, au bord de la route. La porte était entrebaillée et j’entrai. A mon grand étonnement, il n'y avait ni statue de la Vierge, ni crucifix sur l’autel, mais simplement un arrangement floral magnifique. Devant l'autel, sur le sol, je vis, tourné vers moi, un yogi dans la position du lotus, profondément recueilli. En le regardant de plus près, je vis qu'il avait mon visage ; j'en fus stupéfait et effrayé et je me réveillai en pensant : « Ah ! Par exemple ! Voilà celui qui me médite. Il a un rêve et ce rêve, c'est moi. » Je savais que quand il se réveillerait, je n'existerais plus. ».


Nous sommes deux tout en formant qu'un seul et même être.


Dans la vision islamique de la Gnose, le prophète Mohammed est la transfiguration visible de la Lumière primordiale. Il est la théophanie suprême du Dieu qui se tient par-delà toute manifestation possible, tout entendement, et par conséquent, ce Dieu est inconnaissable. Le seul moyen de Le connaître, c'est de connaître la nature du prophète Mohammed. Il est narré dans les récits prophétiques que cette Lumière mohammedienne s'est scindée en deux depuis le point d'origine de l'espace-temps, et c'est à partir de ce Point que l'univers fut crée. La Lumière mohammedienne traversa toutes les couches de réalité jusqu'à arriver au premier homme, Adam, où ces deux lumières se rencontrèrent a nouveau. L'une tient du monde céleste, elle est celle qui illumine le monde subtil, la seconde appartient au monde terrestre, elle est celle qui transite à travers la réalité dense et matérielle. C'est ainsi que l'épiphanie divine va apparaître aux yeux des hommes en la personne du prophète Mohammed, le Maître du monde matériel, et en la personne de Ali, gendre et cousin du prophète Mohammed, le Maître du monde subtil. A eux deux, ils forment un couple divin, ce sont les deux Faces du Dieu universel. Chacun d'entre nous, à notre échelle, sommes une réitération de cette sygyzie primordiale. Mon moi est à l'image du prophète Mohammed, et Ali est à l'image de mon Soi céleste. Cette relation bi-unitaire créée ma réalité, ma conscience et tout ce qui me fait être. Cette vision porte le noumène divin, la Lumière divine scindée en deux nous dévoile les secrets de la Création, de mon existence et de la véritable nature divine. Cette vision s'apparente, en bien des points, au Bouddha cosmique et au Christ Pantocrator.





Les prophètes envoyés tour à tour aux hommes sont autant de manifestations radieuses de la Lumière mohammadienne, qui se déploie intégralement que dans la personne de Mohammed, dont la Révélation embrasse et parfait celles qui l'ont précédée. Le Christ Pantocrator, qui signifie « Christ Tout-Puissant », est similaire à cette vision, il est le Christ ressuscité, le Maître de l'univers, la pure lumière divine dont le Corps de Gloire illumine toute la Création et tous les êtres vivants. Le monde de la matière se trouve dans l'obscurité, les hommes souffrent et attendent le Jugement dernier afin de se libérer de cette affreuse situation. Lorsque l'homme adhère au message du Christ ressuscité, il ne s'agit pas de croyance uniquement mais d'une parousie salvatrice qui accomplit une résurrection spirituelle. L'homme voit par les yeux du Christ cosmique, le Fils de Dieu, le seul en mesure d'aider les hommes et de les accompagner par son amour profond vers Dieu le Père. A nouveau, cette image archétypale de la Lumière primordiale s'affiche chez un autre personnage historique, Bouddha. Une des manifestations du Bouddha est Mahavairocana, Bouddha manifeste et visible en tout, figure centrale des Tantra bouddhistes, qui est un véritable Bouddha cosmique, dont le corps constitue l’univers, à l’instar de l’Homme cosmique (Prajapati) des textes hindous. La notion d’Homme cosmique (Prajapati), dont l’éclatement du corps a donné lieu à la création du monde, offre aux êtres vivants la possibilité d'apparaitre au monde. Tout ce qui existe est une parcelle du divin. Dans le Mahavairocana Sutra, l'Esprit universel (Lumière primordiale) dialogue avec Vajrapani sur son éveil, il est dit :


« L'éveil a la caractéristique d'un espace vide. De ce fait, il est libre de toute construction et de toute image mentale. Pourquoi cela ? Ce qui constitue la nature de l'espace vide constitue la nature de la conscience, et ce qui constitue la nature de la conscience, constitue la nature de l'éveil. »


L'Esprit universel qui se manifeste à travers une Lumière infinie porte mille et un noms, elle s'habille de différentes teintes culturelles mais reste invariable en sa constitution. C'est ainsi que nous la retrouvons également à travers un autre personnage au sein de la Kabbale, le patriarche antédiluvien Henoch dont l'assimilation à Métatron est notifiée dans certains textes kabbalistiques. Dans la compilation kabbalistique intitulée le Zohar, dans le chapitre du Cantique des cantiques, on nous explique ceci :


« Le premier homme après sa création fut introduit au Gan (jardin) Eden et revêtu d'un habit de lumière, il en fut dévêtu lorsqu'il fauta et son âme supérieure (l’âme sainte) le quitta et fut dissimulée. Dès qu'arriva Hénoch, l’âme sainte descendit en lui et il obtint la grandeur céleste qui avait abandonné Adam. »


Hénoch-Métatron est le chef des Anges, le Livre d'Henoch l'appelle d'ailleurs « Petit YHWH » auquel la Shekhina, la Présence divine, est identifiée. L'Ange Métatron est saisi comme l'Aor, la Lumière primordiale et originelle qui manifeste le Dieu inconnu, Celui qui se tient par-delà le monde phénoménal. C'est pourquoi l'ensemble du monde phénoménal tire sa source de cette racine lumineuse, tout comme Prajapati, l'Homme cosmique, en Inde est perçu comme l'Homme originel dans la Kabbale Hénoch-Métatron embrasse l'univers d'un regard puisqu'à son tour il apparaît comme l'Homme cosmique.


En fin de compte, il y a un même enseignement diffus à travers de multiples traditions spirituelles dont chacune varie en fonction de sa teinte culturelle. Nous sommes pure lumière, pur esprit, et nous avons été exilé de notre patrie. La dialectique du Soi et du moi est une reconnaissance accompagnant une métanoïa. Seul celui qui sera apte à percevoir l'Unité par delà les apparences pourra réintégrer son vêtement de lumière au Jardin d'Eden. Cet Homme cosmique n'est autre que notre Soi, qu'il se nomme Bouddha, Christ, Mohammed, Henoch-Métatron ou encore Prajapati. Nous reconnaissons derrière chaque personnage le même archétype, l'Archétype suprême, qui, de sa part sa nature, est polymorphe. C'est la raison pour laquelle cet Archétype ne cesse d'apparaitre encore et encore sous divers aspects, la Conscience universelle est un autre nom d'ailleurs de cette même entité, elle est la Lumière vivante et consciente qui pulse à chaque instant les battements du temps.


Sources :
Auteur : Alexandre Grothendieck
Titre : La Clef des songes
Auteur : Charles Mopsik
Titre : Le Zohar
Editions : Verdier
Auteur : Carl Gustave Jung
Titre : Ma vie
Editions : Gallimard
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