Le maitre Hsi Yun : le mental cosmique

5 Nov 2019

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Statue de maître Hsi Yun

 

 

LE MAITRE HSI YUN LE MENTAL COSMIQUE

SELON LA DOCTRINE DE HUANG PO

Selon les Annales de PEI HSIU Érudit bien connu sous la Dynastie Tang

 

  « La Doctrine de Huang Pu, ou Doctrine du Mental cosmique » ou bien, pour lui donner son appellation chinoise : « Huang Po Ch'uan Fa Yao » est l'une des œuvres les plus importantes  parmi les nombreux textes chinois exposant les doctrines de la secte Dhyâna (Ch'an ou Zen). Elle forme, à elle seule, un traité presque complet des principales doctrines de cette secte. 

 

LES ENSEIGNEMENTS DE HSI YUN

 

  Deux raisons rendent très difficile le résumé des principes essentiels de la secte Dhyâna : 1° ces enseignements ne s'appuient sur aucun sûtra particulier (sauf si l'on admet qu'ils dérivent du Lankâvatâra sûtra) ; 2° la transmission réelle de ces enseignements s'effectue uniquement par compréhension intuitive de maître à disciple. Suivant la croyance des membres de cette secte, aucune parole n'a le pouvoir d'exprimer ce qui est réellement transmis par cette voie ; c'est pourquoi l'on utilise souvent l'expression « enseignement sans parole » ; cette expression apparaît dans presque tous les écrits des maîtres dhyânistes. Dans son « Buddhist China », Sir Reginald Johnston suggère l'existence d'un certain nombre de points communs entre les doctrines de cette secte et celles des mystiques chrétiens. Il cite par exemple : Blake, Eckhart, W.R. Inge, G.R.S. Mead et d'autres encore. Je ne suis cependant pas certain qu'il soit justifié de considérer dhyâna comme une forme de mysticisme.

 

  Je n'ai pas entrepris ici un résumé de la doctrine Dhyâna tout entière. Je me suis borné à une esquisse des enseignements contenus dans cet ouvrage, esquisse sans laquelle un lecteur peu familiarisé avec ce sujet pourrait se trouver gêné, d'une part par l'absence de plan dans la rédaction du livre, et d'autre part parce que Pei Hsiu considère le lecteur comme déjà initié aux doctrines du Bouddhisme mahayaniste.

 

  L'expression « Mental cosmique » (hsin ou i-hsin) est ici synonyme de l'Absolu. Il ne faudrait pas croire que ce terme a été choisi parce qu'il exprime exactement la conception de l'Absolu selon la secte Dhyâna ; il l'a été simplement à défaut d'une expression plus exacte. Le choix du mot « Mental » s'explique probablement ainsi : il souligne que cette partie de lui-même que l'homme pourrait regarder comme une entité individuelle habitant son corps n'est en réalité rien de tel, mais qu'il s'agit de quelque chose de commun à tous les êtres sensibles. Sans doute l'emploie-t-on aussi pour éviter que l'on suppose tangible la substance qui façonne toutes choses. « Hsin » est également employé dans le sens de « mentation » ; c'est ainsi que je l'ai traduit en m'en rapportant à Suzuki. Dans une traduction littérale j'aurais été entraîné à écrire: « mettre fin au mental afin d'atteindre le mental ».

 

  Par conséquent le Mental cosmique est sans attribut ; étant l'Absolu, il est au delà de tout attribut. Si par exemple on le décrivait comme infini, tout ce qui est fini s'en trouverait exclu ; or, toute l'argumentation de ce livre tend à démontrer que le Mental cosmique est la seule Réalité : tout ce que nous sommes, tout ce que nous percevons au moyen des sens n'est rien d'autre que ce Mental. Penser au Mental cosmique en terme d'existence ou de non-existence est même le fait d'une compréhension complètement erronée. De nombreux textes mahayanistes — et particulièrement ceux de la secte Dhyâna abondent en contradictions apparentes, telles que : « il n'y a ni existence ni non-existence », ou « la chaîne de la causalité est immobile ». Parfois, les écrivains occidentaux tentent de résoudre ces contradictions en leur donnant un sens mystique. A la suite de Sir Reginald Johnston, ils croient voir dans certains aspects du Bouddhisme mahayaniste une contrepartie du mysticisme européen. A mon avis cette opinion est inexacte. Le « Chung Kuan Lun » ( Mûla-Mâdhyamika Kârikâ, attribué au grand Nâgârjuna qui vécut au Ier siècle après J.-C.). nous offre une compréhension plus claire du problème ; il prouve que les termes d'existence et de non-existence doivent être compris au sens relatif et non au sens absolu. Il écrit : « Les choses sont non-existantes puisque leur existence dépend de causes et de conditions, et elles ne sont pas non-existantes puisqu'elles s'élèvent de ces conditions ». Seng Chao (moine vivant au 4e siècle) dit : « L'existence, si elle est absolue, implique l'indépendance et la permanence, elle n'a pas besoin, pour exister, de causes qui la suscitent. De même la non-existence, si elle est absolue, implique l'indépendance et la permanence, elle n'a pas besoin, pour ne pas exister, de causes qui la suscitent ». 

 

  Par conséquent, le problème de l'existence et de la non-existence se résout ainsi : considéré sous l'angle de l'Absolu, tout est Un (le Mental cosmique). On peut donc affirmer que les objets perçus par nos sens n'existent pas au sens absolu. Ce sont des agglomérations temporaires réunies pour une durée insignifiante par rapport à l'éternité, puis elles se dissolvent. (Il est intéressant de comparer ceci aux théories modernes sur la relativité et la structure atomique des corps.) L'assemblage et la dissolution des objets sont gouvernés par la loi de causalité. Chaque chose est le résultat d'un nombre incalculable de causes dont la chaîne remonte indéfiniment. Il n'y a donc rien dont l'existence soit permanente ou qui existe par soi-même indépendamment de toute cause. Puisqu'il en est ainsi, il n'y a rien dont on puisse affirmer l'existence absolue et c'est pourquoi les bouddhistes mahayanistes utilisent souvent cette expression : « rien n'existe » qui, cependant, est généralement suivie de son opposé : « il n'y a rien qui n'existe pas », c'est-à-dire qu'il n'y a rien qui n'existe potentiellement en l'Absolu.

 

  Pour plus de facilité nous pouvons dire que l'être humain possède un corps, un « moi », et un « soi réel ». Le corps ne se différencie pas des objets perçus par nos sens, il est irréel en tant que phénomène temporaire résultant de l'interaction de causes et d'effets. Ce que l'on appelle le « moi » (le mental, l'âme, l'ego ou l'esprit, etc.) est une entité également illusoire composée des cinq agrégats : la forme, la sensation, la perception, la discrimination et la conscience. Il tire son individualité apparente uniquement des impressions reçues par les sens. Le « soi réel » est au delà du « moi », il est l'Absolu dans lequel toute distinction se résorbe et qui, par conséquent, est identique au « Soi » de tous les êtres sensibles. (Ainsi que nous le verrons, Hsi Yun désapprouve ces distinctions entre le « moi » et le « soi » car il craint qu'elles ne suggèrent l'existence d'une entité telle que le « moi » ou « mental ordinaire »). L'individu non illuminé (le terme « individu » peut être utilisé dans un sens relatif) prend constamment le « moi » pour le « soi réel », il se laisse aller aux désirs et aux appétits qui sont à l'origine de l'existence apparente de l'ego, il renforce ainsi le sentiment d'individualité qui l'empêche d'appréhender la vérité. 

 

  La secte Dhyâna tient pour certain que les autres sectes ou écoles bouddhiques sont destinées à ceux qui sont incapables de comprendre l'erreur des distinctions et l'identité des opposés dans l'Absolu. C'est pourquoi, est-il dit, le but de ces écoles est d'entraîner leurs disciples à progresser vers la vérité au cours d'innombrables kalpas (éons) de réincarnations (tous les bouddhistes croient à la réincarnation), au moyen de pratiques susceptibles de leur faire percevoir enfin la vérité et « appréhender leur nature véritable ». Par contre, la secte Dhyâna offre un raccourci à ceux qui sont capables de s'y engager. « Puisque nous ne faisons déjà qu'un avec l'Absolu, nous n'avons rien à pratiquer, rien à accomplir, rien à atteindre ». La seule chose nécessaire est un éveil soudain à cette unité. Un tel éveil, enseigne-t-on, mettra immédiatement fin à l'action de la causalité (origine de nos perpétuelles renaissances), en bannissant le désir, l'aversion et l'ignorance, toutes choses qui maintiennent en mouvement la chaîne des causes et des effets.

 

  L'ouvrage parle peu de la pratique des exercices de dhyâna (méditation ou concentration). On suppose que le lecteur est bouddhiste et que son erreur consiste non pas en l'absence de pratique, mais en une pratique erronée. De nombreux bouddhistes conçoivent le monde phénoménal comme une pure illusion. Ils essaient d'y échapper en employant différentes méthodes de concentration mentale qu'ils nomment également dhyâna, mais leurs efforts pour éliminer tout phénomène de leur mental suppose une distinction entre le réel et l'irréel. Hsi Yun déclare que tous ces objets mêmes que nos yeux rencontrent sont l'Absolu ; c'est pourquoi il lui semble futile d'écarter quoi que ce soit ; une telle méthode implique une incompréhension de dhyâna. Le but n'est pas de tout rejeter, mais d'atteindre un état d'où l'on prenne conscience du vide de toute distinction. On y accède en arrêtant le processus de mentation (voir le commentaire de la section 34), c'est-à-dire en cessant de penser aux objets des sens en termes d'attraction et de répulsion, ou en catégories d'existence et de non-existence. Cela ne signifie pas que l'on doive s'efforcer de vider le mental de tout contenu, car, suivant les paroles du 6e Patriarche, le mental ne vaudrait alors pas plus qu'une bûche de bois ; de plus, il deviendrait incapable de prendre part aux faits de la vie journalière et ne pourrait d'ailleurs se maintenir longtemps dans cet état. Le sens réel de cette déclaration est un enseignement de détachement total à l'égard de toute perception des sens, grâce à la certitude que tous les attributs particuliers qui rendent un objet attrayant à l'encontre d'un autre, sont, en réalité, impermanents et non-existants au sens absolu du mot. Selon cette doctrine, il ne peut y avoir d'Illumination partielle. La réalité est au delà des apparences, elle est saisie ou elle ne l'est pas. Finalement, cette compréhension jaillira dans un éclair. C'est ce que la tradition rapporte au sujet de Mahâ-Kâshyapa. Dans son cas, l'éclair jaillit à l'instant où il vit la fleur dans la main du Bouddha. Cependant, il est insuffisant de vivre tout bonnement, ainsi que le font généralement les hommes non-illuminés, avec l'espoir que l'éclair jaillira. Le mental doit subir une préparation et c'est justement cette préparation que l'on appelle dhyâna. Dhyâna consiste à tourner le mental vers l'intérieur pour essayer d'appréhender la réalité située à l'arrière de ce nous nous plaisons à nommer « nous-mêmes » et, incidemment, à l'arrière de toutes choses. Théoriquement, la contemplation d'objets extérieurs doit mener au même but, mais les réactions sensorielles suscitées par les phénomènes perçus créent des complications presque insurmontables. C'est pourquoi les maîtres dhyânistes préconisent de tourner le mental vers l'intérieur et non pas vers l'extérieur. 

 

PRÉFACE DE PEI HSIU

 

  Hsi Yun, grand Maître dhyâniste, habitait le Pic des Vautours, au mont Huang Po, dans le district de Kao An, dépendant de la Préfecture de Hung Chou. Il fut le troisième descendant de la lignée directe du 6e Patriarche Hui Neng et le neveu spirituel du Vénérable Huai Hai. N'appréciant que la seule méthode intuitive, incommunicable en paroles, du Véhicule le plus élevé, il n'enseigna rien d'autre que la doctrine du Mental cosmique, car il estimait qu'il n'est rien d'autre à enseigner, puisque mental et substance sont tous deux vides, et puisque la chaîne de causalité est, en réalité, immobile. Le mental est semblable au soleil parcourant le ciel et irradiant une lumière glorieuse que ne souille pas le plus petit grain de poussière. Pour ceux qui ont réalisé la nature de la Réalité, rien n'est vieux ni jeune et, pour eux, les conceptions profondes ou superficielles sont dénuées de sens. Ceux qui parlent de cette Réalité ne tentent pas de l'« expliquer », ils ne fondent aucune secte et n'en discourent pas à tout venant. Ce qui est devant vous est Cela. Dès que vous commencez à raisonner sur Cela, vous tombez immédiatement dans l'erreur. Lorsque vous l'aurez compris, alors seulement vous percevrez que vous ne faites qu'un avec votre nature de Bouddha originelle. C'est pourquoi les paroles de Hsi Yun étaient simples, son raisonnement, direct, sa manière de vivre, élevée et ses actes différents de ceux des autres hommes. De toutes les régions, les disciples affluaient vers lui ; ils le regardaient comme une sublime montagne de spiritualité et, grâce à leurs contacts avec lui, ils s'éveillaient à la Réalité. La foule rassemblée autour de lui comptait toujours plus de mille personnes à la fois.

 

  La deuxième année de Hui Chang (843 après J.C.), lorsque j'étais fonctionnaire dans le district de Chung Ling, j'accueillis Hsi Yun à son arrivée dans cette ville ; il venait de la montagne où il habitait. Nous séjournâmes ensemble au Temple de Lung Hsing ; là, je le questionnai nuit et jour sur la Voie. Ensuite, la deuxième année de Tai Chung (849 après J.-C.), tandis que j'avais une charge dans le district de Wan Ling, j'eus encore une fois l'occasion de lui souhaiter cérémonieusement la bienvenue dans le lieu où mon poste me retenait.. Cette fois, nous restâmes paisiblement dans le Temple de K'ai Yuan et, là aussi, j'étudiai jour et nuit sous sa tutelle. Après l'avoir quitté, je mis par écrit ce que j'avais appris et bien que je ne fusse capable d'en écrire que le cinquième, j'estimai que c'était pourtant une transmission directe de la Doctrine. Tout d'abord je n'osai publier mes écrits ; maintenant, craignant que ces enseignements vitaux et pénétrants ne fussent perdus pour les générations futures, je les publie. En outre, j'ai donné le manuscrit aux moines T'ai Chou et Fa Chien, je les ai priés de se rendre au Temple Kuang T'ang, sur la vieille montagne, et de demander aux moines âgés si mon manuscrit concorde avec les enseignements qu'eux-mêmes ont reçu autrefois. 

 

LA DOCTRINE DE HSI YUN SELON LES ANNALES DE PEI HSIU

 

(1) S'adressant à moi, le Maitre dit : Tous les Bouddhas et tous les êtres sensibles ne sont rien d'autre que le Mental cosmique, en dehors duquel rien n'existe, qui a toujours existé, non-né et indestructible. Cela n'est ni vert ni jaune, et n'a ni forme ni apparence. Cela ne peut être classé dans aucune catégorie : soit des choses existantes, soit des choses non-existantes ; cela ne peut pas davantage être considéré comme une chose nouvelle ou ancienne. Cela n'est ni long ni court, ni grand ni petit, mais transcende toute limite, toute mesure, tonte dénomination, toute parole et toute méthode de concrétisation. Cela est la substance sur laquelle se pose le regard — mais tout raisonnement sur sa nature tombe aussitôt dans l'erreur. Semblable au vide sans limite il ne peut être ni sondé ni mesuré. Seul ce Mental cosmique est le Bouddha ; entre le Bouddha et les êtres sensibles il n'y a aucune distinction, mais ces derniers sont attachés aux formes, c'est pourquoi ils cherchent la Bouddhéité hors d'elle-même. Une telle recherche les égare et produit le contraire du résultat qu'ils désirent car ils emploient Bouddha à chercher Bouddha et le mental à saisir le mental. Mais s'ils s'épuisent en grands efforts pendant un kalpa entier, ils ne seront pas capables d'atteindre leur but. Ils ne savent comment arrêter leurs pensées et oublier leur angoisse. Le Bouddha est devant eux, car ce Mental cosmique est le Bouddha, et le Bouddha est tous les êtres vivants. Ce Mental n'est pas moins manifesté dans les êtres ordinaires ni plus manifesté dans le Bouddha. 

 

(2) En accomplissant les six pâramitâs et bon nombre d'autres pratiques similaires, on obtient une somme de mérites aussi incalculable que les grains de sable du Gange, mais puisque, par essence et à tous égards, vous êtes un être parfait, vous ne devriez pas tenter d'accroître cette perfection au moyen de pratiques aussi dénuées de sens. Lorsque l'occasion s'en présente, accomplissez des actes charitables, et lorsqu'elle est passée, restez paisible. Si vous n'êtes pas complètement convaincu que ceci — le mental — est le Bouddha, si vous êtes attaché aux formes, aux pratiques et aux observances par lesquelles on accumule des mérites, votre point de vue est sans rapport avec la Réalité, il est radicalement incompatible avec la Voie. Le mental EST le Bouddha, il n'y a pas d'autre Bouddha, et pas d'autre Mental. Ce mental est brillant et pur comme le vide, il n'a aucune forme et aucune apparence. Faire usage du mental pour la pensée (au sens habituel de ce mot) équivaut à abandonner la substance pour se lier soi-même aux formes. Le Bouddha qui existe de toute éternité, ne témoigne jamais un tel attachement aux formes. Si vous pratiquez les six pâramitâs et des myriades d'autres exercices en vue d'accéder par ces moyens à la Bouddhéité, vous croyez que vous avancerez par étapes, mais le Bouddha qui a toujours existé n'est pas un Bouddha auquel on parvient par étapes. Éveillez-vous seulement au Mental cosmique, et réalisez qu'il n'y a rien d'autre à atteindre. C'est là le vrai Bouddha. Le Bouddha et tous les êtres sensibles sont le Mental cosmique, et rien d'autre. 

 

(3) De même que le soleil tourne dans l'espace et brille sur les quatre coins du monde, ainsi le mental, semblable au vide, ne connaît ni trouble ni mal. Quand le soleil se lève et illumine la terre entière, ce n'est pas le vide qui est brillant ; et quand le soleil se couche et qu'il fait nuit, ce n'est pas le vide qui est obscur. Les phénomènes de lumière et d'obscurité alternent, mais la nature du vide demeure inchangée. Il en est de même du mental du Bouddha et de tous les êtres sensibles. Si vous vous représentez le Bouddha avec une apparence pure, brillante et illuminée, ou si vous vous représentez les êtres sensibles avec une apparence souillée, sombre et transitoire, de telles conceptions vous empêcheront, en raison de votre attachement aux formes, d'atteindre à la connaissance suprême ( Bodhi), même après avoir traversé autant de kalpas qu'il y a de grains de sable dans le lit du Gange. Il n'y a que le Mental cosmique et pas la moindre particule de quoi que ce soit d'autre dont on puisse se saisir, car ce Mental est le Bouddha. Ceux qui étudient et suivent la Voie, et qui pourtant ne s'éveillent pas à cette substance mentale, créent toutes sortes d'imaginations ; ils cherchent le Bouddha â l'extérieur d'eux-mêmes et restent attachés aux formes, aux pratiques et aux observances, toutes choses nuisibles et hors du chemin qui mène à la connaissance suprême. 

 

(4) Faire des offrandes à tous les Bouddhas de l'univers ne vaut pas l'offrande faite à un seul adepte de la Voie, délivré de toute imagination. Pourquoi ? Parce qu'un tel adepte est au delà de toute activité imaginative sous quelque forme que ce soit. La substance de l'Absolu a deux aspects : intérieurement, elle est comme le bois ou la pierre, elle est immuable ; extérieurement, elle est semblable au vide, sans limite ni entrave. Cela n'est ni subjectif ni objectif, cela est sans localisation spécifique, étant sans forme. C'est pourquoi cela ne peut être perdu. Ceux qui se hâtent vers cet état n'osent pas y entrer de peur de s'effondrer dans le vide sans y rien trouver pour se cramponner et prévenir leur chute. C'est ainsi qu'ils tournent leurs regards vers le rivage et battent en retraite, comme font, par exemple, ceux qui cherchent le but au moyen de l'intellect. Ceux qui cherchent le but intellectuellement sont comme les poils d'une fourrure (le grand nombre), et ceux qui obtiennent la connaissance intuitive de la Voie sont comme les cornes (le petit nombre). 

 

(5) Manjusri représente la loi primordiale, et Samantabhadra le devenir. Le premier symbolise l'aspect de la Réalité en tant que vide illimité, et le second représente les possibilités innombrables au delà du monde des phénomènes. Avalokiteswara est l'emblème de la compassion sans borne ; mahâsthama est l'image de la grande sagesse, et vimalakirti est le « nom sans souillure ». La pureté est une qualité fondamentale, le nom est la forme, mais la forme, en réalité, est une avec la nature réelle, d'où ce terme combiné de « nom sans souillure ». Toutes ces qualités, épanouies chez les grands Bodhisattvas, sont inhérentes aux hommes et ne sont pas distinctes du Mental cosmique. Eveillez-vous à leur présence en vous et elles se manifesteront. Ceux qui étudient la Voie, et ne sont cependant pas conscients de la présence de ces qualités dans leur propre mental, ceux qui, eu raison de leur attachement aux apparences, cherchent quelque chose d'objectif en dehors de leur mental, ceux-là tournent le dos à la Voie. Le sable du Gange ! Le Bouddha disait à propos de ce sable : « Si tous les Bouddhas, les Bodhisattvas, Indra et tous les dieux foulent ce sable de leurs pieds, il ne s'en réjouit pas ; et si les bœufs, les moutons, les reptiles et les insectes le piétinent, il n'en éprouve aucune colère. Il n'a ni attraction pour les joyaux et les parfums, ni répulsion pour la fiente et l'urine ». 

 

(6) Ce Mental cosmique n'est pas le mental au sens habituel du mot ; il est sans attache avec les formes ; ainsi en est-il des Bouddhas et des êtres sensibles. Quand ces derniers réussiront à se débarrasser de toute imagination, ils auront tout accompli. Mais si ceux qui étudient la Voie ne surmontent pas l'activité imaginative dans un éclair, bien qu'ils luttent durant de nombreux kalpas, ils n'y parviendront jamais. Pris au piège des pratiques méritoires des trois Véhicules, ils seront incapables d'atteindre l'Illumination. Néanmoins, la réalisation du Mental cosmique peut jaillir soudainement, ou après un effort plus ou moins long. Certains l'atteignent en entendant prêcher ce dharma, et, dans un éclair d'intuition, ils s'élèvent au delà de toute forme d'imagination. D'autres obtiennent la même chose par la méthode des Dix Croyances, des Dix Stages, des Dix Activités et des Dix Dons de Mérite. D'autres encore y parviennent en parcourant les Dix Stages progressifs des Bodhisattvas. Mais que la réalisation survienne au terme d'un chemin direct ou indirect, le résultat est l'accès à un état d'existence pure, et non l'accomplissement ou l'obtention de quelque chose. Qu'il n'y ait là rien que l'on puisse saisir n'est pas une vaine parole, c'est la vérité. Plus encore : que vous parveniez au but dans un éclair d'intuition ou après avoir parcouru les Dix Etapes Progressives des Bodhisattvas, l'Illumination sera la même dans les deux cas, puisque cet état n'admet pas de degré, mais la seconde méthode nécessite plusieurs kalpas de souffrances et de labeur inutiles. 

 

(7) L'accomplissement de bonnes ou de mauvaises actions implique un égal attachement aux formes. Ceux que leur attachement aux formes conduit à faire le mal se réincarneront dans différentes catégories d'existence et cela bien inutilement. Ceux que leur attachement aux formes entraîne à faire le bien renaîtront de même en vain dans le travail et les soucis. En définitive, ni les premiers ni les seconds ne reconnaissent le Dharma fondamental ni ne s'y attachent. Ce Dharma est le mental au delà duquel il n'y a pas de Dharma, et ce mental est le Dharma au delà duquel il n'y a pas de mental. Ce mental n'est pas « mental » au sens habituel de ce mot ; il n'est pas non plus « non-mental », car l'affirmation « non-mental » impliquerait la possibilité de la contradiction. C'est quelque chose qui ne peut être défini par des mots, mais qui doit être compris intuitivement. Et puisque toute intellection doit être éliminée, la parole doit être évitée et l'imagination écartée. Ce mental est la pure essence du Bouddha, origine de toute chose, et inhérente à tout être. 'Tous les êtres animés et doués de vie affective, tous les Bouddhas et les Bodhisattvas sont de la même substance, ils ne sont pas différents les uns des autres. Seule, la pensée erronée donne naissance à la différenciation et par là toutes sortes de karma sont créées.

 

(8) En toute vérité, notre nature originelle de bouddha n'est rien qui puisse être appréhendé. Cela est vide, omniprésent, silencieux et pur, c'est une plénitude de paix glorieuse et mystérieuse. C’est tout ce que l'on peut en dire. Eveillez-vous vous même à cette nature, sondez ses profondeurs. Cette nature bouddhique originelle est devenue vous dans toute son intégrité, sans la moindre lacune. Même si vous parcourez, degré par degré les étapes du Bodhisattva vers la bouddhéité, lorsque enfin, dans un simple éclair d’intuition vous atteindrez à la pleine réalisation, vous réaliserez uniquement votre nature bouddhique originelle. Toutes les étapes parcourues antérieurement n'y auront pas ajouté la moindre chose. Vous regarderez simplement tous les kalpas, écoulés dans l'effort et le travail, comme autant d'actions irréelles accomplies dans un rêve. C'est pourquoi le Tathâgata a dit : « En vérité, je n'ai rien acquis au cours de cette Illumination complète et incomparable. S'il y avait eu là quelque chose de nouveau à acquérir, Dipamkara Bouddha n'aurait fait aucune prophétie à mon sujet ». Il a dit encore : « Ce Dharma est absolument sans distinction, n'ayant ni hauteur ni profondeur, son nom est Bodhi ». Cela est le pur mental, origine de toutes choses, apparaissant sous l'aspect des êtres sensibles, d'un Bouddha, des rivières et des montagnes du monde, avec forme ou sans forme, ou sous l'aspect de l'univers entier. Ce pur mental est radicalement homogène car il n'y a aucune distinction entre le soi et le non-soi. 

 

(9) Ce pur mental, origine de toutes choses, brille sur tout par l'éclat de sa propre perfection, mais les gens de ce monde ne prennent pas conscience de Lui, car ils ne considèrent comme mental que ce qui voit, entend, sent, connaît. Leur compréhension étant voilée par les perceptions de la vue, de l'ouïe, des sentiments et du savoir, ils ne perçoivent pas la magnificence de la Substance Primordiale. S'ils étaient seulement capables d'éliminer, en un éclair, toute imagination, cette Substance Primordiale se manifesterait d'Elle-même, comme le soleil s'élevant à travers l'espace illumine l'univers entier sans rencontrer ni obstacle ni limite. C'est pourquoi, si les étudiants de la Voie considèrent la vue, l'ouïe, les sentiments et le savoir seulement comme leurs propres activités, la privation de ces perceptions leur coupe la voie vers une compréhension du mental et les laisse dans une impasse. Il faut reconnaître que le mental réel s'exprime dans ces perceptions, mais, d'une part, sans dépendre d'elles, et d'autre part, sans être distinct d'elles. Aucun raisonnement ne devrait reposer sur ces perceptions ni aucune pensée s'y opposer. Il ne faudrait cependant pas chercher le Mental cosmique en dehors d'elles ni les abandonner dans votre poursuite du Dharma. Ne vous y agrippez pas, ne les abandonnez pas, n'habitez pas en elles et n'y adhérez pas. Exister indépendamment de tout ce qui est au-dessus, au-dessous, ou en dehors de vous, car il n'y a aucun lieu où la Voie ne puisse être suivie.