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Le Loup et le chien



REVUE ARCA


Dans sa page adressée aux néophytes, Arca a montré que la fable de La Fontaine, « Le corbeau et le renard », ne se limitait pas à amuser les lecteurs, jeunes et vieux, mais contenait aussi un enseignement destiné aux Amoureux de la sagesse.


Il est évident que ces fables n’ont pas été écrites par un enfant. En effet, l’enfant est celui qui ne parle pas encore (du latin : in-fari), alors que la fable (du latin fabula, dérivé du même verbe fari) provient d’un Homme à la grande renommée (fama en latin), qui parle du destin divin (fatum) qu’il a reçu.


Jean de La Fontaine, auteur du XVIIe siècle, au nom très révélateur, puisa chez le Grec Ésope (VIe siècle avant J.C.) et chez le Latin Phèdre (Ie siècle avant J.C.) un bestiaire varié pour incarner sa pensée.


La cinquième fable du livre I s’intitule : « Le loup et le chien ». La morale que le lecteur en retient habituellement est que la liberté est le bien suprême qu’on n’est disposé à perdre à aucun prix. Une analyse profonde prouvera qu’une vérité fabuleuse se cache sous cette interprétation superficielle.


Les deux mammifères carnivores appartiennent à la même famille des canidés. Leurs points communs manifestes ne doivent pas masquer leur divergence principale : le loup est sauvage, le chien domestique.


L’étymologie confirme cette dichotomie :

- Le chien (canis en latin) chante (canere) et enfante. Son attitude est donc plutôt charmante (carmen), loquace et paternelle.

- Le loup (lupus en latin), en revanche, dévore tout par rage, colère et frénésie

[1]. Il hurle de fureur, et sa vertu réside dans ses pieds léonins (leo-pes, selon Isidore).


Les anciens Égyptiens vénéraient, eux aussi, ces deux animaux, sous les traits d’Anubis (à tête de chien) et de Macédon (à tête de loup). Loin d’être coupables de zoolâtrie aveugle et vulgaire, l’élite de nos Ancêtres honorait, sous forme d’images, la vraie matière philosophique, sous tous ses aspects.


Michaël Maïer, entre autres, l’a très clairement rappelé dans son Arcana Arcanissima :

Du reste, hiéroglyphiquement, le chien et le loup ne désignent rien d’autre que deux parties dans un seul sujet, dont l’une est plus apprivoisée et plus traitable, c’est-à-dire moins fugace, et l’autre plus féroce et plus fugace. Lorsqu’elle est représentée en Anubis, avec une tête de chien, on désigne la matière philosophique sous son aspect le plus stable et le plus fixe ; quand on la représente en Macédon à tête de loup, c’est son aspect le plus volatil [2].


Le loup, sauvage, volatil, et féroce, dévore tout à l’instar de la Junon des Latins :

La volatile Junon, quant à elle, est cet air si rebelle et si errant que les disciples de l’Art ont tant de peine à fixer. L’errante Junon jalouse perpétuellement ce qu’elle ne possède pas. C’est aussi pourquoi elle s’attaque à tous les corps du monde pour les détruire, et, avec le temps, elle vient toujours à bout de sa tâche, sauf en ce qui concerne l’or [3].


Si l’épouse de Jupiter est fixée, elle change de nature, nous explique encore le philosophe belge Emmanuel d’Hooghvorst :

Si Junon est un air rebelle et errant, la légende nous rapporte que Jupiter, son époux, parvint cependant à la fixer : il la pendit par les mains au haut du ciel et lui fixa les pieds aux enclumes de l’or terrestre d’Énée. Et quel est donc le signe [indiquant les noces d’Énée et de Didon[4]] dont il s’agit ici ? C’est le crépitement de ce pur sel nitre, du feu terrestre et de l’éther, la plus subtile portion de l’air. Et sur ce beau nitre coulent depuis le sommet du vase, comme des gouttes de rosée, les parties volatiles de la matière non encore fixées, comme l’indiquent les pleurs des Nymphes en tumulte. Le verbe ululare chez Virgile désigne le plus souvent un tumulte de femme criant et pleurant.[5]


N’est-il pas étonnant que le premier sens du verbe ululare en latin est « hurler [comme un chien ou un loup] » ? La description de la fixation de Junon aurait-elle un rapport avec la fixation du loup en chien ? Cette première conjonction du haut et du bas fait l’objet de tant d’Écritures saintes...


On retrouve cette science des Anciens dans la fable exprimée ici en français.

Un Loup n’avait que les os et la peau ; Tant les Chiens faisaient bonne garde. Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau, Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.


L’auteur dépeint le loup comme un animal famélique, desséché, squelettique, alors que le chien, lui, est « gras », donc bien en chair, et « poli » ; le texte latin est plus explicite : nites, il est brillant, il reluit.


Comment concilier deux descriptions du loup : il est volatil et fugace, mais il a des os et de la peau ? Le loup, errant, irrité, à la recherche d’un logis, comme Ulysse en quête de sa grasse Ithaque, serait-il de même nature que le dieu ossifié, muet et en colère dans l’homme ?


L’attaquer, le mettre en quartiers, Sire Loup l’eût fait volontiers. Mais il fallait livrer bataille Et le Mâtin était de taille À se défendre hardiment. Le Loup donc l’aborde humblement, Entre en propos, et lui fait compliment Sur son embonpoint, qu’il admire.


Le chien domine le loup et possède une force et une taille supérieures. On peut remarquer les mots « aborde », « humblement », « compliment », « embonpoint », « admire ».


Il ne tiendra qu’à vous, beau sire, D’être aussi gras que moi, lui repartit le Chien. Quittez les bois, vous ferez bien : Vos pareils y sont misérables, Cancres, haires, et pauvres diables, Dont la condition est de mourir de faim.


Le loup habite les bois, ce qui le rend (étymologiquement) sauvage (de silva, « forêt »). Cela rappelle le début de l’Enfer de Dante :

Nel mezzo del cammin di nostra vita mi ritrovai per una selva oscura, ché la diritta via era smarrita. Ahi quanto a dir qual era è cosa dura esta selva selvaggia e aspra e forte che nel pensier rinova la paura ![6]

Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai par une forêt obscure, car la voie droite était perdue. Ah dire ce qu’elle était est chose dure cette forêt féroce et âpre et forte qui ranime la peur dans la pensée !


Quelques vers plus tard, le héros se trouve devant une panthère, un lion, et puis une louve.

Ed una lupa, che di tutte brame sembiava carca ne la sua magrezza, e molte genti fé già viver grame, questa mi porse tanto di gravezza con la paura ch’uscia di sua vista, ch’io perdei la speranza de l’altezza.[7]

Et une louve, qui paraissait dans sa maigreur chargée de toutes les envies, et qui fit vivre bien des gens dans la misère. Elle me fit sentir un tel accablement par la terreur qui sortait de sa vue, que je perdis l’espoir de la hauteur.


Le portrait de la louve de la Divine Comédie offre bien des points communs avec celui de La Fontaine.


Pourtant, certains auteurs laissent entendre que le loup se trouve ici-bas ; peut-être ces deux points de vue ne sont-ils pas contradictoires.


Inutile sagesse en ce monde qui se pense si haut, que fier rêveur n’a même cure du loup placé si bas.[8]


Pourquoi le loup et ses « pareils » y sont-ils « misérables » ? Ils meurent de faim. La famine désigne traditionnellement le manque et le désir d’un corps. Tel le Petit Poucet et sa fratrie, affamés, devant descendre chez l’ogre, après avoir traversé la forêt ; la famille du Joseph biblique, tiraillée par la famine dans le pays de Canaan, contrainte de se rendre en Égypte, pays de l’incarnation, de la géométrie et de la mesure.


Car quoi ? rien d’assuré : point de franche lippée ; Tout à la pointe de l’épée. Suivez-moi : vous aurez un bien meilleur destin. »


Le destin, fatum, réservé au chien est plus enviable que celui de son confrère. L’allégorie conseille de « suivre » le chien, qui, plus haut, a été dépeint comme luisant. Dans le ciel, on peut observer la constellation du Grand Chien, dont l’étoile la plus brillante porte le nom de Sirius. Son apparition à une époque précise de l’année correspond à la canicule (canicula, diminutif de canis), moment où le Nil, fleuve de bénédiction, entame sa crue si fertilisante et vivifiante. Cette étoile est associée à Isis :


Je suis Isis, la Reine de l’Égypte,

Éduquée par Mercure

Ce que j’ai institué par des lois, personne ne le désagrégera.

Je suis l’Épouse d’Osiris.

Je suis la première inventrice des productions.

Je suis la Mère du Roi Horus.

Je resplendis dans la constellation du Chien.[9]


Celui qui parvient à voir, suivre et fixer cette étoile canine (est-elle filante ?), verra tous ses vœux se réaliser. La manifestation d’Isis ici-bas révèle un nouveau fatum qui accomplit alors son programme.


Le Loup reprit : Que me faudra-t-il faire ? Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens Portants bâtons, et mendiants ; Flatter ceux du logis, à son maître complaire ; Moyennant quoi votre salaire Sera force reliefs de toutes les façons : Os de poulets, os de pigeons, Sans parler de mainte caresse. Le loup déjà se forge une félicité Qui le fait pleurer de tendresse.


À quels labeurs le chien est-il soumis pour obtenir sa récompense ? « Presque rien », sine labore, « sans labeur » précise le texte latin. Il suffit de garder le seuil (custos ut sis liminis) et de complaire à son maître (domino).


Si le chien vit en harmonie et en paix avec son maître, le loup, quant à lui, subit les neiges et les pluies des forêts (nives imbresque in silvis), et sa vie n’est qu’amère, sans la douceur d’un foyer. Il rêve de jouir de la même félicité[10], de l’otium divin selon les mots mêmes de Phèdre, et de trouver un toit où s’abriter (sub tecto).

Le loup, amer et furieux, se met ensuite à pleurer. Un verset du Message Retrouvé confirme cette métamorphose :

Après les larmes corrosives de l’amertume, voici les douces larmes de la joie débordante, car l’abondance du don de notre Seigneur fait couler l’eau prisonnière de nos cœurs, et son amour la condense en une pierre sainte et précieuse[11].


Chemin faisant il vit le col du Chien, pelé :


Cette domestication ne se fait pas sans laisser de trace : le col est pelé. Peut-on y lire une allusion à Marsyas écorché ou Jacob blessé ? Le cou est aussi le lieu de la parole : le cou pelé représenterait ainsi la parole purifiée.


Qu’est-ce là ? lui dit-il. Rien. Quoi ? rien ? Peu de chose. Mais encor ? Le collier dont je suis attaché De ce que vous voyez est peut-être la cause. Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas Où vous voulez ? Pas toujours, mais qu’importe ? Il importe si bien, que de tous vos repas Je ne veux en aucune sorte, Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor.


Le texte latin met ces mots-ci dans la gueule du loup : regnare nolo liber ut non sim mihi, « je ne veux pas régner, de sorte de ne pas être libre à moi-même ». La liberté que le loup chérit tant l’empêchera de devenir roi. Si la couronne d’en haut, la première sephirah veut passer de puissance en acte et donner naissance à un royaume, Malkhuth[12], il faut qu’elle accepte d’être fixée, attachée, emprisonnée en quelque sorte.


Les hommes en vivent sans lui offrir le logis où cette âme lumineuse, en prenant corps, nourrira l’âge d’or[13].


La liberté est le prix à payer pour posséder cet immense trésor.


Que le lecteur évite le piège de la signification gauche de la fable, et qu’il offre son toit à cet esprit vagabond, en quête effrénée d’un lieu où s’imprimer et s’exprimer !


Le nom de votre maison ‘Pierre le Loup’, est vraiment bien curieux, car c’est aussi celui d’une des deux matières de l’œuvre, le tartre furieux et dévorant. Il ne te restera plus qu’à trouver le nitre qui le pacifiera en le rendant alcali, c’est la grâce que je te souhaite.[14]


[1] Ce mot, lié au verbe lÚein, renvoie à la dissolution. Il y aurait beaucoup à écrire sur le solve et le coagula en relation avec cette fable.

[2] Michaël Maïer, Les Arcanes très secrets, trad. Stéphane Feye, Beya, Grez-Doiceau, 2005, p. 65.

[3] Emmanuel d’Hooghvorst, Le Fil de Pénélope (tome I), Beya, Grez-Doiceau, 2009, p. 118.

[4] Voici le passage commenté : « Dans la même grotte Didon et le chef troyen descendent. D’abord la Terre et Junon nuptiale donnent le signe ; étincelèrent alors les feux et l’éther complice des noces, et au sommet le plus élevé, crièrent les Nymphes. » (Virgile, Énéide, IV, 165 à 168).

[5] Emmanuel d’Hooghvorst, op.cit., p. 120.

[6] Inferno, vers 1 à 6.

[7] Ibidem, vers 49 à 54.

[8] Emmanuel d’Hooghvorst, op.cit., aphorisme 36, p. 414.

[9] Inscription figurant sur la colonne d’Isis, citée dans Michaël Maïer, op.cit., p. 40.

[10] La félicité (felix en latin) est une allusion à l’enfantement, ce qui ramène à l’étymologie grecque du mot « chien ».

[11] « Le Message Retrouvé », XXI, 44’’, dans Louis Cattiaux, Art et hermétisme [Œuvres complètes], Beya, Grez-Doiceau, 2005, p. 248.

[12] Cette sephirah est la plus basse de l’arbre séphirotique, dans le monde de la hysi, « action »

[13] Emmanuel d’Hooghvorst, op.cit., p. 96.

[14] Idem, lettre à un ami datée de 1963.


 

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