Le Mercure universel chez Athanasius Kircher et l'origine secrète de la vie

11 Feb 2018

 

Le célèbre père jésuite Athanasius Kircher (1602-1680) tente d’interpréter la Création du monde et d’expliquer l’origine de la vie dans le dernier livre de son encyclopédie géocosmique, Mundus subterraneus. Son interprétation dépend largement du concept de "semence" qui provient de la tradition alchimique de la Renaissance. Sa vision de l'ensemencement de la vie sur terre est très influencée par les doctrines de Paracelse. Il existerait un Nexus, un système de réseau à l'échelle de l'univers, qui serait alimenté par le Souffle divin dont les ramifications expliqueraient toute morphogénèse. Tel est le rôle du Mercure universel qui s'assimile au Chi (Chine) et au Prana (Inde), de même qu'au Noùs (Grèce antique) et à l'Aor Ayn Sof (Kabbale).

 

La discussion de Kircher sur l’origine de la vie est, dès le début, explicitement liée à son interprétation de la Création du monde telle que la relate la Genèse. Selon lui, quand Dieu a créé l’univers, il a voulu que ce monde visible persiste sans interruption. Mais comme les choses naturelles subissent la destruction, de peur que ce monde ne périsse dans la succession du temps à travers la disparition des espèces, Dieu a prévu que la génération et la corruption se succèdent. C’est grâce à une certaine nature accordée par le Créateur aux choses naturelles que ce monde persiste en sa perfection. 


Mais comment ? Kircher affirme que les espèces naturelles surmontent la destruction à travers la propagation naturelle par une "force séminale et spermatique". Pour lui, cette force, omniprésente dans le monde entier, est le signe évident de la puissance et de la sagesse du Créateur. Kircher précise que les philosophes ont cherché sans cesse l’origine de cette force mais qu’ils n’ont saisi que les sources éloignées de son essence cachée. Il explique alors les sources immédiates de cette force comme suit: 

 

"Il est donc établi à partir des oracles sacrés mosaïques [...] que Dieu, fondateur de toutes choses, a créé au début à partir du néant une certaine matière qu’il convient d’appeler "chaotique". Car Dieu le glorieux a créé toutes choses en même temps. Dans cette [matière] se cachait, pour ainsi dire, confus sous une certaine panspermie, tout ce qui devait ensuite se produire dans la nature des choses, des mixtes et des substances matérielles. Parce que le divin architecte n’a rien créé à nouveau excepté cette matière et l’âme humaine, il est évident du texte même de la page sacrée qu’il a ensuite tiré à partir de cette matière chaotique unique, c’est-à-dire de la matière soumise et déjà fécondée par l’incubation du divin esprit, toutes choses, les cieux et les éléments ainsi que les espèces végétales et animales composées des éléments (excepté l’âme raisonnable) par le seul pouvoir de sa voix toute-puissante […]. Chaque chose pouvait ensuite se propager grâce à la génération durable à travers la vertu séminale qui lui a été accordée."

 

 

Ainsi Kircher interprète la première étape de la Création ex nihilo comme le processus de l’établissement de la matière primordiale appelée "chaotique" et de la "panspermie" (panspermia) qui a été introduite dans cette matière. Le lien qui les lie est le pouvoir créateur de la Parole divine. Ainsi Dieu n’a pas tiré immédiatement du néant les vivants mais les a, pour ainsi dire, fait passer de la puissance à l’acte, à travers la matière chaotique munie de ce Spiritus. C’est par la suite que les créatures se propagent grâce à leur propre semence. Quelle est la nature de ce spiritus séminal primordial ? Laissons parler le maître Athanasius:

 

"Je dis qu’un certain spiritus matériel a été composé de [la partie] très subtile du souffle céleste ou de la partie des éléments et qu’une certaine vapeur spiritueuse salino-sulfuro-mercurielle, semence universelle des choses, a été concrétisée par Dieu à partir des éléments comme origine de toutes ces choses qui ont été établies dans le monde des êtres corporels [...]."

 

Kircher qualifie cette vapeur de "spiritus architectonique". Nous lisons dans les textes alchimiques de la même époque une semblable définition du Mercure des Sages. L'alchimiste Michel Sendivogius (1566-1636), dans son œuvre intitulée Novum lumen chymicum, développe l’idée selon laquelle la semence universelle de toutes choses résulte de la partie la plus subtile des quatre éléments. Parallèlement, Kircher affirme que cette vapeur séminale unique produit diverses choses comme les minéraux, les plantes et les animaux d’après la nature des matrices qui la reçoivent. Puis ensuite Kircher identifie la semence universelle au Sel de la Nature, il considère que les trois principes fermentatifs (sel, mercure et souffre) des choses sont essentiellement repliés en ce Sel. Ces trois forces sont unies par un nœud indissoluble. Ensuite, il lie cette force séminale du Sel de la Nature à la matière céleste, aether (Ether). Je vous laisse méditer sur les implications de cet axiome, pour vous aiguiller voici ce qu'il dit encore:

 

"Assurément, ces vertus, qui sont attribuées à la Pierre philosophique, ne conviennent à rien mieux qu’au Soleil et au Sel. Car qu’est-ce qui est plus commun que le Sel puisqu’il se trouve partout ?."

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette petite étude nous ouvre les portes d'un autre ouvrage d'Athanasius intitulé "Ars Magna Lucis et Umbrae d'Athana", dont la première partie "Physiologie de la lumière et de l’ombre", nous explique en fait de quelle manière capter et utiliser la Lumière divine, celle-là même dont nous venons de parler. Cette Lumière divine porte un millier de noms différents et chaque alchimistes en parlent de manière voilée. Un auteur comme Cyliani l'esquisse ainsi, dans son livre "Hermès dévoilé":

 

"Mon essence est céleste, tu peux même me considérer comme une déjection de l'étoile polaire. Ma puissance est telle que j'anime tout: je suis l'esprit astral, je donne la vie à tout ce qui respire et végète, je connais tout. Parle: que puis-je faire pour toi ?"

 

Le septentrion, le nord donc, renvoie en premier lieu à l'étoile polaire qui est le Guide, l'Esprit lui-même et à la Pierre quintuple. Autrement dit, la voix de Poimandrès résonne dans l'Oeuvre depuis notre horizon intérieur d'où émerge le Soleil immortel. N'oublions pas ce discours entre Hermès Trismegiste et Poimandrès:

 

"Qui donc es-tu, répondis-je ?

- Je suis, dit-il, Poimandrès (le Pasteur de l'homme), l’Intelligence souveraine. Je sais ce que tu désires, et partout je suis avec toi."

 

 

 

Sources :

 

Article : Hiro Hirai, Interprétation chymique de la création et origine corpusculaire de la vie chez Athanasius Kircher. Annals of Science, 64 (2007).

 

Article : Catherine Chevalley, « L’Ars Magna Lucis et Umbrae d'Athanase Kircher. Néoplatonisme, hermétisme et « nouvelle philosophie » », Baroque [En ligne], 12 | 1987, mis en ligne le 30 juillet 2013, consulté le 29 avril 2018. URL :

http://journals.openedition.org/baroque/584 ; DOI : 10.4000/baroque.584

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