La nature comme miroir de soi-même, de la pensée chinoise aux gnostiques




La nature sauvage fut toujours observée par les chinois comme porteuse de puissance vitale, il ne s'agit pas de conquérir la nature mais de s'identifier à elle dans ses métamorphoses infinies. Le contact avec la nature imprègne toute la civilisation chinoise, chaque chose en soi dévoile une attache particulière avec les Cinq mouvements (Wu Xing ) du Chi. Qu'est-ce que le Chi? Nous le traduisons par le terme "énergie vitale", c'est-à-dire que tout ce qui existe dans l'univers découle d'une seule puissance agissante, dont ses différents méandres font apparaitre cinq genres d'énergies, les Cinq mouvements. Ce qui signifie que l'ensemble des formes que voyons à travers les objets naturels, si disparates, proviennent de cette source intarissable du Chi. De cette philosophie de la vie naît un regard non figé sur la vie, sur la nature et sur l'univers. Tout est mouvement, tout est métamorphose.


C'est pour cette raison qu'il n'y a au fond qu'un seul Principe fondamental régissant l'Univers, intitulé Dao, dont l'énergie vitale, le Chi, va moduler chaque parcelle de la nature selon cinq intensités différentes, les Cinq mouvements. Cette philosophie de la métamorphose du Principe fondamental n'est pas propre à la Chine, nous la retrouvons de par le monde à travers des civilisations éloignées telles les civilisations Aztèques, Egyptiennes ou encore Védiques. L'histoire telle que nous la connaissons, enseignée par les plus prestigieux universitaires, ne croient pas en l'existence d'une commune origine des civilisations. L'histoire postule que la naissance des civilisations s'est faite indépendamment les unes des autres, on parle alors de polygénisme, alors que nous postulons une origine commune dont l'empreinte se vérifie à travers de multiples éléments au sein des civilisations, on parle alors de monogénisme. A ce monogénisme s'ajoute la métamorphose du Principe fondamental selon Cinq variations, les quatre points cardinaux plus le centre qui joue le rôle de coordinateur et de régénérateur. C'est la raison pour laquelle les dieux des quatre points cardinaux apparaissent comme quatre énergies distinctes selon différents cultures, alors qu'en fait ils sont une apparition du Principe fondamental, le Dao, selon quatre moments différents dans l'année. C'est-à-dire que la course de l'astre solaire va marquer quatre moments, correspondants aux deux solstices et aux deux équinoxes, dans un tracé circulaire au cours de l'année. L'axe central remplit le rôle de point de rupture, l'ensemble des quatre énergies va se dissoudre en son coeur puis se régénérer à nouveau afin de renaître, puis parcourir à nouveau le cercle des saisons tracées sur un cercle.


Le corps humain participe aux méandres énergétiques du Dao, l'homme est régit par les mêmes forces présentes dans la nature. Ce qui est perçu à l'extérieur renvoie, par un jeu de miroir, à la circulation des fluides énergétiques présentes dans le corps humain. Les dieux, que nous pouvons appeler "énergies", sont donc des forces qui prennent racines dans le Principe fondamental. Nulle séparation entre le Dao intérieur et le Dao extérieur, il s'agit du même Principe. Dans la philosophie chinoise, le corps et ce que nous appelons âme, n'ont pas de barrière séparatrice comme nous le pensons en occident, ils sont interdépendants et ils forment un ensemble cohérent, et échangent leur énergie. L'homme est pulsé par les mêmes énergies, aux nombres de cinq comme nous l'avons décrit précédemment, que les forces agissantes dans l'univers. Un seul et même souffle irrigue à la fois les artères du corps humain, des émotions humaines et celles des montagnes.


Bien avant que les Cinq mouvements apparaissent, le Dao s'est au préalable scindé en deux. Cette bipolarisation est connue sous les termes Yin et Yang. Bien loin d'une pensée abstraite, c'est à travers l'observation de la nature que cette notion s'est manifestée. La dualité complémentaire désignait des phénomènes naturels, respectivement le versant ombragé d'une montagne (le froid, l'humidité, l'obscurité) et son versant ensoleillé (la chaleur, la sécheresse, la lumière). C'est à partir de ce vécu que l'ensemble de la philosophie chinoise va scinder en deux tous les éléments constituant l'univers. Le Livre des Mutations affirme: "Un Yin, un Yang, tel est le Dao". Mais afin de montrer la permance du changement et de l'union des contraintes, les chinois trace un motif en "S" sur le Taijitu, que nous connaissons par cette image symbolique:


Ce symbole de l'Unité primordiale, origine de toutes choses contient les deux aspects Yin (en noir) et Yang (en blanc). L'idée qui en découle est celui du dynamisme, de rythme et de mutation perpétuelle. Dans ce diagramme, on note la présence d'une ligne courbe en forme de "S" séparant les deux parties. La ligne courbe permet au Yin de pénétrer le Yang et vice versa. Ce trait permet donc à la fois de délimiter deux espaces et de les faire s'interpénétrer dans une dynamique constante. C'est dans cette courbe du trait que se trouve le Dao. Depuis l'imperceptible Dao, le mouvement duel marque toutes les pratiques spirituelles en Chine, de l'art du pinceau à l'architecture, des arts martiaux à l'agencement d'une Cité. Le Tai Chi, par exemple, à travers deux mouvements contraires, que sont le dur et le mou, le solide et le souple, véhicule cette recherche de l'Unité première. Et c'est en se reconnectant à cette Fontaine de Vie, le cinabre pour les alchimistes, que l'homme pourra se régénérer, se soigner et pour les taoïstes obtenir l'immortalité.


Le mouvement perpétuel du Dao que nous venons de décrire est apparut sous une autre forme en Inde. En effet, la pensée indienne se colore d'une autre teinte philosophique alors que la même pensée se formule. Shunya en sanskrit, qui signifie vide, évoque le même Principe fondamental que les chinois dénomme Dao. Bien avant que toute chose soit amené à exister, avant même l'existence elle-même, le Dao-Shunya est présent. Le Vide ne signifie pas le néant tel que nous l'entendons en occident, c'est au contraire un plein qui ne laisse place à rien d'autre que lui-même. C'est une surabondance de plénitude, de perfection et de conscience. Ce n'est pas un objet mathématique, puisque Shunya est l'origine de notre mot zéro, mais il symbolise la conscience divine originelle qui se tient hors de toute création. En ce sens, seule la philosophie apophatique, l'Origine n'est pas ceci ni cela, est à même d'entamer le chemin du retour vers la Fontaine de Vie. Cette philosophie, connue en occident comme théologie négative, s'apparente à la pensée chinoise et indienne et considère que lorsque l'homme se dépouille de tout ce qu'il n'est pas, il retrouve sa véritable nature. C'est-à-dire en comprenant qu'il ne doit pas s'identifier au monde phénoménal, au monde des apparences, mais doit dépasser toute forme qui se présente à lui. L'homme est pur esprit, pure conscience divine, il est le Dao-Shunya qui s'est manifesté en un lieu et en un moment donné. Différent procédé sont employé par les différentes religions afin de retourner à cette Source vitale. Les Bouddhistes qui parlent de vacuité, de nature du Bouddha, en désignant l'état de Dao-Shunya, s'inscrivent dans cette recherche. L'idéal de l'adepte est la quiétude et la plénitude de la conscience, avec une recherche de Paix et de Compassion, deux autres substances qui nourrissent l'être humain adepte de la Voie. A ce point de jonction du Dao-Shunya, nulle séparation ne peut exister entre le sujet et l'objet. Ce sentiment de béatitude remplit l'adepte d'une lumière atemporelle qui illumine sa présence au monde, et lui fait comprendre qu'il n'y a rien en dehors de l'Esprit, du Dao-Shunya, et que par conséquent l'univers entier est une théophanie divine. Ce jeu théophanique va être perçu comme une magie divine, dite Maya en Inde. Une magie divine qui affiche des apparences, mais par-delà les apparences se tient éternellement Dao-Shunya, Brahman. Paradoxalement l'univers fait apparaitre le divin et le cache simultanément.


La nature, et l'univers, font apparaître l'Unité à travers le jeu des formes et des métamorphoses dans un balai de changement perpétuel. Suivre la Voie qui mène à la Fontaine de Vie s'apparente donc à un dépouillement, à un détachement, c'est une sotériologie gnostique et illuminative. La Lumière primordiale des kabbalistes et des gnostiques musulmans s'assimilent au Chi, le Prana des textes sanskrits, c'est un souffle qui vivifie toute chose et dont toute chose dépend. La Lumière primordiale imprègne l'adepte, illumine sa conscience et éloigne de lui la vision duelle. Cet état de conscience non-duel est à l'origine de toutes les méthodes et pratiques religieuses dans le Judaïsme et dans l'Islam, plus précisément dans la Kabbale et la gnose islamique. Autrement dit, peut importe le chemin que l'adepte arpente car tous chemine vers la Source divine qui s'habille de multiple forme. L'Un dans le Tout et le Tout dans l'Un.


Source :


Titre : La beauté autrement, introduction à l'esthétique chinoise

Auteur : Florence Hu-Sterk

Editions : You-Feng




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